Demain à Pyongyang

IRIGO_1-rotonda.jpg

 

William Irigoyen

10 septembre 2017 — Bon anniversaire à la Corée du Nord. Le pays a soufflé hier ses cinquante-neuf bougies. Tout esprit d’humanité espère que les vingt-cinq et quelques millions d’habitants de la «République populaire démocratique» seront encore de ce monde en 2018. L’actualité inciterait à imaginer le pire à ceci près que la récente séquence ressemble à un copier-coller de ce qui a déjà eu lieu par le passé: tirs de missiles par le régime auxquels une partie de la communauté internationale répond par l’indignation, l’annonce de nouvelles sanctions ou le langage guerrier, c’est selon.

On peut abhorrer la dynastie régnante à Pyongyang et souhaiter que le dialogue avec elle prévale. D’abord parce que personne ne peut raisonnablement prévoir les conséquences d’un conflit avec la partie septentrionale de la péninsule. Secundo: isoler l’adversaire ne solutionne rien. En mettant en place de 1998 à 2008 la politique dite du «rayon de soleil» (Sunshine policy), les anciens présidents sud-coréens Kim Dae-jung et Roh Moo-hyun l’avaient bien compris. En tendant la main à leurs «frères ennemis», ils ont réussi à obtenir de timides avancées dans le dossier de la coopération économique ou celui des réunions de familles séparées depuis la guerre (1950-1953).

Écouter un régime honni signifie-t-il l’absoudre? Non. L’Allemand Willy Brandt l’avait bien compris, lui qui a donné naissance à la fameuse Ostpolitik (dialogue avec la RDA) dont se sont précisément inspirés Messieurs Dae-jung et Moo-hyun. Entendre les critiques de la partie adverse, c’est témoigner d’une volonté pacifique. Que dit Pyongyang? Que l’arme nucléaire est le gage de son indépendance. C’est exactement ce que prétend depuis des années le club fermé des pays qui la possèdent. «Ce qui vaut pour l’un ne vaudrait-il pas pour l’autre?», s’est très justement étonné un ancien ministre français de la Défense, Paul Quilès, dans l’émission Les Matins du samedi du 9 septembre sur France Culture.

La Corée du Nord ne veut absolument pas transiger. Elle ne cesse de le dire. Le régime répète aussi à l’envi qu’il souhaite un traité de paix avec les États-Unis en lieu et place d’un armistice toujours en vigueur cinquante-quatre ans après la «fin des hostilités». Washington refuse tant que Pyongyang n’acceptera pas une réduction de son arsenal. On tourne en rond. Que faire à son propre niveau?

Qu’il me soit permis ici de raconter une anecdote personnelle. En 2008, je suis allé en Corée du Nord pour le compte de la chaîne de télévision Arte. C’était à l’occasion du déplacement à Pyongyang de l’orchestre philharmonique de New York sous la direction de Lorin Maazel, chef peu suspect de sympathie pour le régime des Kim. Je me souviens de ce homme prenant le micro et lançant à un parterre d’officiels conviés à cet événement historique: «Nous allons vous jouer Un Américain à Paris de George Gershwin. Nous espérons qu’un jour, il y aura un Américain à Pyongyang.» À l’époque, j’avais trouvé cette phrase audacieuse. J’ai changé d’avis.

Ne jouons pas avec la sensibilité des Nord-Coréens. Certains estiment que le régime les a sauvés de la tyrannie japonaise et qu’il continue de les protéger de ce qu’ils appellent l’impérialisme américain. Bien sûr, la propagande de cet Etat conduit, par des méthodes coercitives, à cette pensée unique. Il n’empêche que ce qui se joue dans ce dossier c’est aussi la notion d’honneur bafoué. Intégrons cela à notre logiciel.

Balayons devant notre porte, nous autres Occidentaux, qui reprochons à la Corée du Nord de défendre cette fierté nucléaire. Cessons aussi de tourner en dérision ce régime. Cette critique, je me l’adresse en priorité. Il m’est arrivé, comme d’autres, de chercher à ridiculiser les dirigeants nord-coréens en détournant les formules fleuries qui leur sont d’ordinaire adressées, «soleil du XXIe siècle», «grand leader», «cerveau parfait»... Cela n’a jamais fait avancer l’information sur ce pays qui est déjà très difficile à obtenir.

La Corée du Nord est une dictature meurtrière. Ne lui donnons pas les moyens, en plus, de passer pour une victime.

 
ÉditorialWilliam Irigoyen