Enfants (belges) intouchables

 

 

 

Fabio Lo Verso
11 janvier 2013

Le funeste accident de car qui a emporté vingt-deux enfants belges en mars 2012, à l’entrée d’un tunnel valaisan, reste dans les mémoires comme un drame sans réponses. Les investigations ont jusqu’ici écarté, l’une après l’autre, les causes les plus plausibles. «Ne pas savoir pourquoi» empêche les familles de faire leur deuil. Et la machine médiatique qui s’était emballée autour de l’événement se montre aujourd’hui muette.

La prétendue — à tort ou à raison — fonction «d’accompagnement» dans le deuil, que se prêtent des journaux comme L’Illustré, n’est à l’évidence pas extensible à souhait. Dix mois après, la courbe de l’émotion est désormais retombée. Avec son frère alémanique Schweizer Illustrierte, le magazine romand avait pourtant rendu compte, sur plus de vingt pages, par le texte et par l’image, de l’accident meurtrier, de la souffrance des familles, du choc ressenti en Belgique, et avait relaté les journées heureuses des enfants dans un camp de ski, avant le drame.

Les deux revues ont étalé en Une les portraits individuels des victimes. Le Blick n’a pas été moins gourmand, diffusant également le témoignage d’une fillette survivante. Cette surmédiatisation d’un fait tragique a motivé une procédure au sein du Conseil suisse de la presse (CSP), gardien de la déontologie du journalisme. Dans une prise de position publiée fin décembre dernier*, il épingle les trois titres mentionnés, au motif qu’ils ont publié «certaines photos sans aucune autorisation explicite de la part des familles en deuil». Un manquement à la déontologie professionnelle, comme il en arrive relativement souvent dans l’exercice du métier?

Non, dans cette affaire, la désinvolture qui a régi nombre de choix éditoriaux est une claque brutale au regard de l’extrême soin qu’il faut apporter lorsqu’on entre dans la sphère des enfants (ou dans celle de parents meurtris), d’où qu’ils viennent. Au-delà de toute posture moralisatrice, ce journal a plongé dans le débat, tentant de mesurer l’écart qui sépare des titres comme La Libre Belgique — qui n’aurait jamais publié les photos, même avec l’assentiment explicite des familles — et L’Illustré qui, relève le CSP, déduit un consentement parental du «fait qu’il n’y a pas plainte de la part des personnes directement touchées». Question de critères.

L’hebdomadaire basé à Lausanne et ses confrères alémaniques ont fait primer la curiosité du public. Le quotidien belge, le cas de conscience de ses journalistes. Ce par quoi les codes déontologiques de la presse gardent (pour combien de temps encore?) tout leur sens.

 

Paru dans l’édition du 11 janvier 2013

* L’intégralité du texte de la prise de position peut être consulté
sur http://presserat.ch/_73_2012_f.htm

 
ÉditorialFabio Lo Verso