Europe: fin de partie ou bain de jouvence?

 

 

 

William Irigoyen
2 avril 2017

Viktor Orbán, le premier ministre hongrois, a fait parvenir à ses concitoyens un questionnaire intitulé «Stoppons Bruxelles». Le titre suffit à comprendre l’objectif politique visé par son auteurs: se prévaloir d’un soutien populaire pour, sinon claquer la porte de l’Union européenne, du moins prendre ses distances avec elle.

Tout cela, bien sûr, en jouant sur la peur, ressort qu’affectionnent les populistes réactionnaires dont le chef du gouvernement magyar est incontestablement l’une des figures de proue. Parmi les interrogations soumises à la sagacité de l’électeur: «Que doit faire la Hongrie lorsque, en dépit d’une récente série d’attaques terroristes en Europe, Bruxelles veut la forcer à laisser entrer des migrants entrés illégalement.» C’est ce qu’on appelle une question rhétorique. La réponse est déjà connue par celui qui la pose.

Certains verront dans cette démarche la preuve ultime qu’il existe en ce bas monde des responsables politiques ayant à cœur d’écouter le peuple. Oui, cette noble entité parée de toutes les «vertus», qui aura «toujours raison», dont les intérêts sont systématiquement «bafouéspar «les élites mondialisées à la solde de l’oligarchie financière».

Inutile de rappeler à ces spécialistes ès victimisation à qui une grande partie de ce si bon peuple allemand accorda sa confiance en 1933: ils rétorqueront que cela n’a rien à voir, qu’il faut comparer ce qui est comparable. Et puis, ils sortiront comme d’habitude leur argument massue: au moins, en Hongrie, les gouvernants entretiennent une relation directe avec les gouvernés, cela prouve donc bien que les injustement nommés «populistes» sont en fait de «vrais démocrates». Fin de la discussion.

Face à un tel acte de défiance envers les institutions de l’UE, que peuvent de leur côté les Européistes? Se mobiliser d’abord. Ils ont commencé à le faire dans le cadre de «Pulse of Europe», nom d’une initiative lancée à Francfort à la fin de l’année dernière. Des citoyens se retrouvent dans différentes villes pour affirmer leur soutien à une Europe politique. C’est en Allemagne que la première manifestation a eu lieu. Les Pays-Bas, le Danemark et la France ont suivi cette dynamique avec, reconnaissons-le, des mobilisations variables d’une ville à l’autre.

S’agit-il d’une riposte populaire europhile au populisme nationaliste qui semble vivre son moment de gloire? Bien malin qui pourra répondre à cette question. Cette démarche est-elle utile pour lutter contre le rétrécissement mental en vigueur? Sans doute. Mais elle ne saurait constituer la seule alternative.

Être contre les propos et les démarches de Viktor Orbán ne signifie nullement donner un blanc-seing à l’Union européenne. Celle-ci fait actuellement les frais de ses politiques ultralibérales et paie les pots cassés pour une partie de ses dirigeants qui ont — c’est le moins que l’on puisse dire — une moralité à géométrie variable. En clair, on peut donc être pro-Européen, fédéraliste et vouloir une autre politique pour cette Union.

Pour réintroduire de la clarté dans le débat, il faut mettre fin à cette attitude béate qui consiste à encenser tout ce que font nos représentants dans les instances communautaires et, bien sûr, cesser de tirer systématiquement à boulets rouges dès qu’une nouvelle provient de Bruxelles, Strasbourg ou Luxembourg. Cela veut donc dire réintroduire de l’esprit critique, donc de la politique, fût-elle clivante, partout où c’est nécessaire.

Comme l’écrit la philosophe belge Chantal Mouffe dans L’illusion du consensus (Albin Michel, 2016), il faut que puisse émerger une configuration «adversiale» de la politique. Quand celle-ci «vient à manquer, les passions ne peuvent plus trouver une issue démocratique et les dynamiques agonistiques du pluralisme sont entravées». C’est exactement la brèche dans laquelle aiment à s’engouffrer les populistes.