L’UE et le «Neofeschismus»

 
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William Irigoyen

22 octobre 2017 — L’Autriche sera donc gouvernée par Sebastian Kurz, 31 ans, dont l’hebdomadaire de gauche Falter affiche cette semaine le visage sur sa «une» avec ce titre un brin provocateur: «Der Neofeschist.» Précision à l’encontre de ceux qui ne maîtrisent pas (encore) la langue de Goethe: il s’agit d’un jeu de mot construit avec l’adjectif «fesch» signifiant «sympa», «joli».

C’est vrai qu’il porte beau le futur chancelier issu des rangs du ÖVP (Österreichische Volkspartei) avec ses cheveux en arrière et ses costumes bien coupés portés souvent sans cravate, histoire de montrer qu’on peut être homme d’une droite bien affirmée et tellement «cool». Comme il est élégant, au bras de sa moitié blonde, le plus jeune dirigeant du monde qui ferait presque passer Emmanuel Macron pour un ancien.

Seulement voilà: le gendre idéal que les électeurs autrichiens ont choisi pour conduire la politique de leur pays n’exclut pas de gouverner avec l’extrême droite du FPÖ, le soi-disant parti de «la liberté». Un rappel pour les plus jeunes — auxquels appartient Monsieur Kurz: ce mouvement fondé en 1955 fut longtemps dirigé par feu Jörg Haider, l’ancien gouverneur du Land de Carinthie qui, entre autre, trouvait «correcte la politique sociale du IIIe Reich».

Une telle alliance ÖVP-FPÖ ne serait pas une nouveauté dans ce pays. Conservateurs et populistes ont déjà gouverné ensemble. À l’époque, le chancelier autrichien s’appelait Wolfgang Schüssel. Que s’était-il alors passé? Pour la première fois de son histoire, l’Union européenne (UE), composée alors de quinze pays, imposait début 2000 une série de sanctions à l’encontre de l’un des siens.

Citons quelques mesures symboliques: interruption de tout contact bilatéral avec l’Autriche; réception au seul niveau technique de ses ambassadeurs dans les capitales des États membres; absence de soutien des quatorze à l’égard des candidats originaires de ce pays briguant des postes dans les organisations internationales. Une véritable mise en quarantaine diplomatique. Même le célèbre Guide du routard français y alla de sa protestation en barrant d’un bandeau noir son édition 2000 consacrée à l’Autriche.

Cela a-t-il fait reculer l’extrême droite? Allons donc. Cela a-t-il amené les électeurs autrichiens à une prise de conscience des dangers d’une alliance avec de tels mouvements? Pas davantage. Il n’empêche: à l’époque, l’UE rappelait avec force quelles sont ses valeurs. Elle posait une limite à ne pas franchir même si on peut lui reprocher de ne pas avoir été assez loin dans la riposte.

Elle a eu en tout cas raison de le faire. Car que dit l’article 1 bis du Traité sur l’UE? «L’Union est fondée sur les valeurs de respect de dignité humaine, de liberté, de démocratie, d’égalité, de l’État de droit, ainsi que de respect des droits de l’homme, y compris des droits des personnes appartenant à des minorités. Ces valeurs sont communes aux États membres dans une société caractérisée par le pluralisme, la non-discrimination, la tolérance, la justice, la solidarité et l’égalité entre les femmes et les hommes.»

L’UE a une occasion en or de faire à nouveau rêver ceux qui la croient capable de se réveiller. Seulement voilà: pour le moment, elle ajoute au laissez-faire économique le mutisme politique, au nom de la souveraineté des nations.

Dans ce contexte, hier, le SPD tchèque est arrivé en deuxième position des élections législatives. Rien à voir avec son homonyme allemand. Ce mouvement d’extrême droite est résolument anti-immigration et anti-UE. Combien faudra-t-il de scrutins à l’issue comparable pour que l’UE redonne de la voix et se montre plus combative?

D’autant qu’elle a un argument en béton armé: elle tolère au sein de son parlement des eurodéputés qui veulent pourtant sa mort. Et qui touchent de confortables rémunérations pour pouvoir le dire, eux, haut et fort.

 
ÉditorialWilliam Irigoyen