Médias et démocratie, le chaînon manquant

 

 

 

Fabio Lo Verso
27 mars 2017

Après la disparition de L’Hebdo, les licenciements au Temps ont prolongé, pour un instant, l’émotion médiatique. Un feu de paille dont les flammes se nourrissent, d’une crise à l’autre, du même questionnement: peut-on laisser le sort des journaux de qualité, et donc fondamentaux pour la démocratie, se déterminer uniquement par les forces du marché?

L’ennui, c’est que cette question est dépassée. En 2011, il y a bientôt six ans, le Conseil fédéral craignait déjà que «le libre jeu des forces du marché à lui seul ne permette pas de garantir un paysage médiatique diversifié et de qualité.» Trois ans plus tard, fin 2014, il confirmait ses craintes mais souhaitait «en premier lieu miser sur la responsabilité et les capacités d’autorégulation des médias». Nous voilà, depuis, livrés à nous-mêmes. Avec les résultats que l’on connaît.

Il y a, dans ces conclusions contradictoires, tout le drame que vit la branche des médias. La démocratie attend d’elle une révolution qu’elle ne peut, parce que son modèle est à l’agonie, et ne veut pas accomplir, parce qu’elle croit toujours les forces du marché susceptibles, tôt ou tard, de lui redonner son faste d’antan. Cette schizophrénie finit par indisposer le public attaché au rôle des médias en démocratie. Qui se détourne, à raison, de ce spectacle déprimant et stérile.

Il est temps de suivre les chemins qui pourraient mener à des solutions durables. Les pistes ne manquent pas et des tabous commencent même à vaciller, telle l’aide publique directe aux
journaux de qualité, qui restait, il n’y a pas si longtemps encore, un sujet intouchable.

Une évolution qui se niche, paradoxalement, dans l’article constitutionnel consacré à la radio et à la télévision (art. 93). Il pourrait être invoqué comme base légale pour soutenir les médias en ligne, selon le développement de la jurisprudence et de la doctrine. Ce qui ouvre un horizon inespéré.

Le journalisme en ligne, c’est ce chaînon qui lierait enfin l’audiovisuel et la presse, plaçant sur un pied d’égalité deux typologies de médias que la constitution a longtemps discriminées. Actuellement, seules les offres en ligne de la SSR bénéficient du soutien étatique.

Le Parlement dispose désormais de la base légale pour l’étendre à toutes les rédactions «privées»  — presse, radio, télévision confondues — qui assurent une offre éditoriale online. À une condition non négociable. Elles devront embrasser la définition de service public.

Voilà pour la bonne nouvelle. La mauvaise est que tout va se jouer au cours du débat sur ce que doit justement être le service public des médias au XXIe siècle en Suisse. Parasité par un furieux combat idéologique autour de la SSR, il laisse peu de champ aux discussions sur l’avenir de la presse de qualité. La tournure que ce choc prend au Parlement ne préfigure pas d’un climat suffisamment apaisé pour permettre de reconnaître les vertus de l’art. 93 de la constitution.

Autre écueil, le Conseil fédéral fait dépendre de l’issue de ce débat toute mesure de réglementation étatique destinée à améliorer la situation financière de la presse, de la radio, de la télévision et des médias en ligne. Ce sont ses mots.

Pour la première fois dans ce pays, toutes les rédactions se retrouvent sur le même bateau. Un moment historique qui risque pourtant d’être gâché par ceux-là mêmes qui pourraient, et devraient, le consacrer. Un comble.

 

Paru dans l’édition de mars 2017

 
ÉditorialFabio Lo Verso