Le pendule français de la modernité

 

 

 

Fabio Lo Verso
2 mai 2017

Une nouvelle vague vient de décomposer le paysage politique français. Le soir du 23 avril, Emmanuel Macron et Marine Le Pen en ont atteint les crêtes les plus élevées. Purs produits du mouvement magmatique qui, depuis la fondation de l’Union européenne, transforme incessamment le pays, le premier est l’expression d’une exigence de modernité, la deuxième des convulsions précédant la fin d’une époque.

Ce sont là les deux principales forces qui tiraillent la France, un pays qui, aux abords d’une nouvelle ère, comme bien d’autres nations en Europe, cède de plus en plus à ses démons conservateurs. Face à ce retour en arrière, Emmanuel Macron est perçu comme l’homme «neuf», un rôle endossé dans la voisine Italie par un Matteo Renzi.

Non pas que ces personnages soient réellement «nouveaux». Mais ils ont été considérés comme tels par une frange suffisamment large d’électeurs qui les a propulsés au sommet, réclamant une rupture sincère avec la politique traditionnelle. Peu importe finalement la stature ou l’expérience du candidat, ou de la candidate. D’une certaine façon, le défi de Ségolène Royal, en 2012, reflétait aussi cette aspiration. Derrière son imposture anti-système, Marine Le Pen entend, elle, perpétuer une vision archaïque et rétrograde de celui-ci.

Deux France coexistent. Aux antipodes d’un espoir de modernité, concept faussement traduit par dégagisme, la permanence d’une force centripète, tournée vers l’intérieur, reste à la base du succès du Front national qui enregistre un nouveau score historique. Un parti qui concentre les catégories sociales nostalgiques d’une France légendaire et de sa figure tutélaire, Jeanne d’Arc. Un parti qui rassemble ces femmes et ces hommes déboussolés par la désagrégation des bastions traditionnels de la famille, de l’église catholique et... du monde ouvrier, dont la confluence vers les thèses du Front national est observable depuis les années 1990.

Une analyse de la formation lepeniste serait incomplète sans l’examen du parti qui voudrait la supplanter, le Front de gauche de Jean-Luc Mélenchon. Le leader des soi-disant «insoumis» incarnait, à sa manière, une exigence de renouveau dans sa vision d’une VIe République insufflée par la participation du peuple. Presque à égalité avec celui de François Fillon, son score ambivalent exprime, d’une part, le désir ardent d’enterrer la Ve République (synonyme de «système»), de l’autre, un conservatisme populaire exacerbé par le mythe de la révolution bolivarienne de feu Hugo Chávez.

La comparaison avec le candidat recalé des Républicains n’est pas anodine. Considéré un temps comme l’antithèse de l’arrogance sarkozyste, métaphore d’un système politique sclérosé, avant que les «affaires» fassent tomber son masque, François Fillon représentait, lui aussi, un choix ambivalent: le renouveau de la droite face au conservatisme élitiste des classes réactionnaires qui ont voté pour lui.

Mais au premier tour des présidentielles françaises, ce sont les candidats reflétant le plus purement, sans ambivalence, les aspirations profondes des Français qui ont été récompensés. Renouveau authentique d’un côté, ou perçu comme tel, et conservatisme isolationniste de l’autre.

La fulgurante ascension d’Emmanuel Macron doit interroger. Est-ce le remède, fantasmé ou réel, pour un pays souffrant d’immobilisme? Ou un barrage de circonstance contre tous les convervatismes qui noient et étouffent le pays? Quoi qu’il en soit, au second tour, le 7 mai, la France pourra choisir de respirer. Pour la première fois depuis un long moment.

 

Paru dans l’édition de mai 2017