Recadrages

 

 

 

Fabio Lo Verso
19 décembre 2012

Explorer les lobbys immobiliers, c’est entrer dans un monde où les repères peuvent vite être perdus. L’absence d’études documentées ou d’analyses globales – la plus «récente» date de 1988 – prive de boussole ceux qui s’aventurent dans ce milieu paradoxalement à la fois opaque et très visible. Eclatant même lorsque des scandales financiers lèvent le voile sur ses rouages spéculatifs et ses banqueroutes frauduleuses.

Ces affaires amplifient le malaise et l’exaspération des locataires désabusés par les hausses de loyer et la pénurie de l’offre. Le sentiment généralisé est celui d’une impuissance publique face au pouvoir des réseaux privés et de l’argent.

Avec notre enquête sur ces groupes d’intérêt qui influent sur les politiques du logement – dont nous publions, dans ce numéro, les toutes premières pages – nous étions partis de l’idée que ce système était immuable. Il a fallu recadrer notre vision à la suite de deux événements majeurs intervenus en mars et en juin 2012, au moment où ce journal lançait puis achevait une souscription publique pour financer son investigation.

D’abord, le succès populaire, bien que sur le fil, de la «lex Weber» sur les résidences secondaires. Ensuite, la Loi sur l’aménagement du territoire (LAT), adoptée juste avant l’été par les Chambres fédérales – et qui sera soumise au vote le 3 mars prochain.

Ces instruments légaux entérinent une nouvelle conception de la gestion du sol, où la propriété foncière n’est plus forcément synonyme de propriété privée. Cette double offensive publique rebat les cartes et modifie le cadre où, à l’avenir, se joueront les rapports de force. C’est un tournant susceptible de déclencher un changement de cap, à condition que la nouvelle LAT soit prochainement plébiscitée dans les urnes.

La Cité commence sa série de publications par le récit de la montée en puissance de cette vague emportant une meilleure maîtrise publique du territoire et de son aménagement. C’est dans ce contexte autant inédit qu’inattendu que la radiographie des lobbys immobiliers doit être placée. Sinon, elle risque de se tromper de cible.

Cette enquête doit permettre, par un état des lieux – aussi large que possible –,  de montrer la réalité (non fantasmée) des réseaux d’intérêt. Et leur capacité à continuer à impacter les processus démocratiques.

Cette conclusion oblige à un autre recadrage de nos vues. La publication de nos pages d’enquête va s’étaler sur une saison, voire peut-être un semestre, au lieu de se suivre sur quelques numéros d’affilée.

Parce que le scrutin du 3 mars 2013 pourrait changer la donne et la campagne mesurer la force (ou dévoiler une soudaine faiblesse?) des lobbys immobiliers, ce journal ne peut arrêter sa compréhension du phénomène au seuil d’une date clé. Et sauter ainsi une page de cette histoire que nos souscripteurs souhaiteraient, au contraire, qu’on écrive.

 

Éditorial paru dans l'édition du 21 décembre 2012 au 11 janvier 2013

 
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