Syrie, le fossé de la «realpolitik»

 

 

 

Fabio Lo Verso
10 avril 2017

Il a bonne mine Bachar Al-Assad. L’homme à abattre, dont la tête avait été mise à prix par la France et les États-Unis, vient d’entrer dans la septième année de conflit avec la perspective, sidérante, de l’emporter. Vladimir Poutine, siloviki nostalgique de l’époque bipolaire où Moscou figurait, aux côtés de Washington, au rang de super puissance mondiale, semble également en passe de gagner cette dramatique et révoltante partie, qui se solde à ce jour par la mort de dizaines de milliers de Syriens et la dévastation de leur pays.

Lorsqu’au début 2012, La Cité consacrait ses premières pages à la Syrie, l’ONU faisait état de 5000 victimes, un décompte tragiquement démultiplié depuis. Le chiffre actuel de 300’000 à 400’000 morts, dont près de 100’000 civils, claque comme un cuisant échec à la figure de la communauté internationale. Ce macabre tableau est assombri par l’exode des cinq millions de Syriens qui ont fui le pays, soit près du quart de la population, et par les millions de personnes déplacées.

Il y a cinq ans, nous qualifions le parrainage russe, héritage de la realpolitik d’antan, de blanc-seing accordé au tyran de Damas. La réalité du terrain n’a pas démenti cette prévision. La Chine, se dressant elle aussi contre les résolutions de l’ONU, n’est pas non plus exempte de responsabilités dans ce massacre. Le négociateur de l’ONU, Kofi Annan, effaré par un tel cynisme, jetait l’éponge.

Le bilan du diplomate italo-suédois Staffan de Mistura, nommé en 2014 émissaire des Nations unies pour la Syrie, est loin d’être reluisant. Même si les bons arguments ne lui manquent pas, on peut le suspecter d’une certaine dose d’inaptitude. À sa décharge, avant son arrivée, les rouages maléfiques étaient déjà enclenchés. À cause, essentiellement, de l’impéritie des États-Unis, estiment des experts.

Sous l’administration Obama, Washington aurait commis l’irréparable en abandonnant à son sort l’opposition laïque et démocratique. Laissant les Russes tenter de vaincre Daech sur le terrain, Téhéran et Ankara, avec les pays du Golfe, s’infiltrer dans les interstices du conflit, la communauté internationale a vu se dessiner, sous ses yeux, un labyrinthe aussi infernal qu’inextricable.

Par réalisme ou par dépit, des membres de l’opposition laïque et démocratique, initiatrice du fugace printemps syrien, sont tentés de se rapprocher de la Russie, parrain de leur ennemi juré Al-Assad. Se rapprocher, non se soumettre, argumentent-ils. Quand les pirouettes verbales cèderont-elles la place à une véritable diplomatie de la paix?

Les trêves succombant les unes après les autres, le déchaînement de cruauté et de violence contre la population et les bombardements indiscriminés, récemment qualifiés par l’ONU de crimes de guerre, rendent quasiment impossible toute discussion constructive entre les parties, qu’elle se tienne à Genève, New York ou, aujourd’hui, à Astana, capitale du Kazakhstan, inattendu centre de gravité de la diplomatie moyen-orientale de Vladimir Poutine. Cautionnée par Donald Trump.

Six ans après le début du conflit, la nouvelle donne géopolitique menace d’enterrer la perspective d’un compromis politique de transition, objectif déclaré d’une résolution adoptée, à l’unanimité, par le Conseil de sécurité. L’issue de ce labyrinthe infernal devait pourtant passer par là.

 

Paru dans l’édition d’avril 2017