Vertige de la force

 

 

 

Fabio Lo Verso
1 novembre 2016

S’il fallait placer un point de fuite sur la carte géopolitique mondiale — ce point imaginaire servant à l’architecte pour construire son œuvre en perspective—, ce serait paradoxalement dans cette Europe que les Cassandre populistes donnent pour défunte. Le Brexit et les convulsions extrémistes n’ont pas encore irrémédiablement entamé le capital bâtisseur du Vieux Continent. Ailleurs, la politique semble possédée par un inquiétant vertige de la force.

Caricatural chez Donald Trump, glaçant chez Rodrigo Duterte, président fraîchement élu des Philippines, propagandiste chez Vladimir Poutine, ce vertige de la force n’est pas seulement à l’œuvre dans le pouvoir d’un tyran ou dans celui d’une religion dévoyée, mais également dans les plus grandes démocraties de la planète, anciennes ou nouvelles.

Cette ivresse de la puissance est précisément le cordon ombilical qui relie Donald Trump à ce parti républicain qui, sous l’ère Bush, en a goûté sans commune mesure, en Irak, à Guantanamo et dans les infâmes prisons secrètes de la CIA. La filiation dégénérée du milliardaire new-yorkais a publiquement éclaté sous son narcissisme enfin contrarié et son sexisme atavique. Mais il demeure un enfant de cet establishment républicain qui mêle l’ostentation financière bling-bling à la grande histoire, et commet le pire en croyant accomplir le meilleur.

Placer un point de fuite sur la perspective politique de Hillary Clinton changera-t-il la donne? Depuis quelques mois, à l’image du débat présidentiel étasunien, il règne dans les discussions internationales une violence qui suggère que la fascination pour la force est la chose la mieux partagée au monde. Même pour la démocrate Clinton, froide technocrate et vieille routière du pouvoir qui n’a jamais tourné le dos au mythe de l’Amérique gardienne de la paix planétaire par... la guerre. Un ordre du monde cautionné par l’ONU mais rudement contesté aujourd’hui par la Russie en Syrie.

Le conflit syrien constitue l’épicentre des secousses qui menacent la stabilité mondiale. En ouvrant la voie, en octobre, à de nouvelles sanctions contre Moscou, l’Union européenne tente de se substituer à cette «communauté internationale» qui semble avoir perdu ses leviers politiques. A-t-elle au moins jamais réellement existé? Ce concept fumeux, entretenu par un coupable consensus médiatique, n’est autre que l’astucieux déguisement de la diplomatie en treillis, ce répertoire dévoyé de bons offices prônant un bellicisme à courte vue.

Appelée au chevet des plus effroyables tragédies humanitaires — le Rwanda, le Kosovo, etc. —,  la fantomatique «communauté internationale» a parfois embrasé le climat au lieu de l’apaiser, entretenant un vide stratégique dont les pays censés la composer ont paradoxalement horreur. Du moins, si l’on en croit les déclarations des ministres des Affaires étrangères devant les caméras. Qui auront suffi à prolonger les conflits, non à les stopper.

La menace de l’islamisme fanatique, Daech et Boko Haram, empruntant certains traits totalitaires, amplifie dangereusement ce vertige de la force qui ne cesse de mettre en échec l’ONU et la «communauté internationale». Pour chasser ce démon, il faudrait une nouvelle alchimie politique ou un sortilège, mais personne ne semble en détenir la formule ni les incantations. L’ultime revers à mettre sur le compte de la diplomatie en treillis.

 

Paru dans l’édition de novembre 2016

 
ÉditorialFabio Lo Verso