Weinstein, DSK, Polanski, Cantat: l’insupportable «oui mais»

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William Irigoyen

15 octobre 2017 — Et si l’affaire Harvey Weinstein était une nouvelle illustration de la détestable «théorie de la relativité», celle-là même qui consiste à trouver des circonstances atténuantes à l’auteur d’un délit ou, pis, dans le cas qui nous intéresse ici, d’un crime — si toutefois la justice le reconnaît coupable?

Voilà donc un producteur de cinéma américain accusé d’agressions sexuelles et de viols par des dizaines de femmes auxquelles il est reproché de ne pas avoir parlé au moment des faits. Il y a même des voix – sur les forums de discussion notamment — stigmatisant ces plaignantes sous prétexte qu’elles crieraient «haro sur le baudet pour des raisons qui ne sont pas pures». Comprenez par là: dans le but d’obtenir de juteuses réparations financières à l’issue d’un procès.

Ce qui est détestable dans cette affaire, au-delà des agissements de ce prédateur étasunien au compte bancaire particulièrement fourni, c’est le «oui mais» établi par la sphère médiatique. Oui c’est inadmissible, mais ne serions-nous pas en train de trop charger Harvey Weinstein? Oui c’est révoltant, mais celui-ci ne serait-il pas en train de payer pour tous les déviances de la gente masculine?

À lire cela, on se croirait revenu quelques années en arrière, plus précisément au moment de l’affaire «DSK au Sofitel de New York». Que n’a-t-on entendu sur l’ancien président du FMI qui aurait eu «le malheur de céder» à une nouvelle pulsion sexuelle sur Nafissatou Diallo? Et d’ailleurs, cette dernière ne l’aurait-elle pas un peu aguiché?

On pourrait évoquer un autre dossier, celui de Roman Polanski. Souvenons-nous qu’il n’y a pas si longtemps, certains, comme le philosophe Alain Finkielkraut, ont défendu le réalisateur franco-polonais sous prétexte que la victime de ce dernier, Samantha Geimer, avait réclamé l’abandon des poursuites judiciaires et qu’«elle n’était pas une fillette au moment des faits». Pour mémoire, elle avait 13 ans.

Là encore, tout cela s’apparente à une minimisation des faits: oui, il s’agit d’un acte répréhensible, punissable, mais la jeune fille violée était quasiment adulte, sous-entendu, elle était parfaitement maître de ses actes, elle aurait très bien pu refuser les avances de l’homme de cinéma.

Comment ne pas penser, en assistant à ce consternant spectacle, aux mots de Claude Sarraute dans Le Monde du 14 mars 1985. À l’époque, la journaliste couvrait l’affaire Althusser, ce philosophe français accusé, cinq ans plus tôt, du meurtre de son épouse Hélène Rytmann. Voici ce qu’écrit alors cette consœur et qui, plus de trente ans après, demeure d’une stupéfiante actualité: «Nous, dans les médias, dès qu’on voit un nom prestigieux mêlé à un procès juteux Althusser, Thibaut d’Orléans, on en fait tout un plat. La victime? Elle ne mérite pas trois lignes. La vedette, c’est le coupable

Ce coupable qui accède au rang de vedette franchit en 2017 un nouveau cran: il est quasiment absous de ses crimes. Regardons la couverture de l’hebdomadaire Les Inrockuptibles de cette semaine. On y voit le visage de Bertrand Cantat. Par la publicité qui lui est faite, ce Frankenstein de la musique s’est une nouvelle fois échappé du souterrain médiatique dans lequel il aurait pourtant dû rester confiné.

Difficile ne pas être d’accord avec ceux qui accusent Les Inrocks de défendre l’honneur d’un assassin, celui de Marie Trintignant, frappée à dix-neuf reprises dont quatre au visage selon les médecins légistes. Comment oublier que la violence de cet individu a ôté la vie à une jeune femme, meurtre dont la gravité est parfois minimisée par le fait que la cible aurait été totalement folle. Est-ce à dire que tout individu supposé dément peut désormais être éliminé de la surface de la terre pour un «oui mais»?

Peut-on ignorer la légitime colère de la famille Trintignant et des proches de la victime qui s’offusquent des apparitions régulières de Bertrand Cantat «le meurtrier», comme ils continuent de la qualifier publiquement? Peut-on oser sous-entendre que «oui ce qu’a fait Bertrand Cantat est injustifiable» mais qu’il a payé sa dette à la société et que, à ce titre, il a le droit de bénéficier d’un nouveau traitement médiatique digne de ce nom?

On a le droit d’aimer l’univers musical de l’ancien chanteur de Noir désir et s’offusquer de sa nauséabonde publicité. On a tout à fait le droit de (re)lire les écrits de Louis Althusser et, dans le même temps, s’indigner de son accession au rang d’icône de la société du spectacle. Peut-on tout se permettre en matière de couverture journalistique?

Répondre par l’affirmative c’est ériger le cynisme en vertu. La médiatisation ne peut être le vecteur d’une absolution qui ne dit pas son nom. Il serait bon que cette affaire jette une lumière crue sur ce travers et nous prémunisse, une bonne fois pour toutes, de ce genre de dérive abjecte.

 
ÉditorialWilliam Irigoyen