Dystopies réalistes, mode d’emploi suisse

 À quoi pourrait ressembler une Suisse post-apocalyptique basculant après l’initiative de trop?    © Alberto Campi / février 2018

À quoi pourrait ressembler une Suisse post-apocalyptique basculant après l’initiative de trop?    © Alberto Campi / février 2018

 

Le message a fini par passer. Les utopies n’ont plus la cote. En témoigne le balayage de l’initiative populaire sur l’instauration d’un revenu de base universel, seule utopie grand public du moment. La bataille du futur a été gagnée par les pessimistes. Les lendemains ont cessé de chanter. L’avenir n’est plus radieux, mais source d’angoisse. Et l’utopie a cédé la place à sa cousine dépressive qu’est la dystopie. C’est elle qui fait vendre maintenant.

 

Stephan Davidshofer
& Fabio Lo Verso

Février 2018

Les pulsions populistes et autocratiques ont fait bondir les ventes de 1984 de George Orwell. L’adaptation à l’écran du roman de Margaret Atwood, La Servante écarlate, décrivant une Amérique théocratique et misogyne cauchemardesque, a également connu un énorme succès. Le genre explose en littérature, au cinéma et à la télévision.

Même les Norvégiens, très confortablement assis sur leur fonds souverain, s’y sont mis avec la série Occupied qui imagine une invasion du pays par de méchants Russes assoiffés de pétrole et hermétiques à l’idée de transition énergétique. Jusqu’ici, tout cela n’est pas trop grave. Même, au contraire, puisque le but avoué du genre dystopique est de faire réfléchir sur le présent en extrapolant ses dérives potentielles dans un futur anxiogène.

Plus préoccupante est sa popularité en politique où la pratique classique du débat entre projets a désormais cédé la place à une confrontation entre diverses promesses d’apocalypse qu’il s’agit d’éviter. Les populistes ne disent plus qu’on est mieux en restant entre nous, mais qu’il faut absolument se prémunir contre des immigrés dont l’intention n’est ni plus ni moins de nous remplacer.

Les tenants du néolibéralisme n’assumeront pas de défendre une dérégulation tous azimuts au seul bénéfice des déjà riches et préfèreront à la place se faire les Cassandre de notre manque d’adaptation face à un monde globalisé qui évolue à toute vitesse. Les écologistes et les défenseurs des droits en tout genre préfèreront à la promesse d’un monde plus juste mettre en garde contre respectivement les peurs du réchauffement climatique, de Big Brother et de l’uberisation. Les règles du jeu ont donc changé. S’imposent désormais ceux qui présenteront le repoussoir le plus convaincant.

 

Exercice de simulation

En politique, le succès ne se mesure pas aux ventes ou à l’audimat, mais dans les urnes. Et avec cette métrique-là, les fortunes sont très diverses. Brandir la menace d’un raz-de-marée migratoire infiltré par des terroristes islamistes va permettre d’arracher une limitation de la liberté de circulation par-ci et une réforme du droit d’asile par-là. En revanche, s’égosiller sur l’avènement d’une société de surveillance ne va dégager aucun gain politique.

Au jeu de l’équilibre dans la balance entre liberté et sécurité, ce grand débat post 2001, cela ne s’est jamais vu d’obtenir un rééquilibrage en faveur de la liberté. Cela n’est pas étonnant et s’explique aisément. S’il existait, le premier un axiome de l’usage de la dystopie en politique serait le suivant: les pessimistes de toujours, ceux qui ne placent pas grand espoir dans le genre humain bénéficient d’une prime à l’usage de l’angoisse.

Prenant acte de ce désavantage comparatif et tout en faisant preuve de pragmatisme, est-il possible d’inverser cette tendance? En d’autres termes, une dystopie à vocation progressiste serait-elle imaginable dans le climat politique actuel? Livrons-nous à un petit exercice de simulation en nous intéressant au cas de la Suisse.

Un rapide tour d’horizon permet de commencer par identifier deux dystopies qui tiennent le haut du pavé. Elles sont somme toute assez classiques, mais tout de même un peu helvétisées pour être plus efficaces. La première joue sur la peur de l’invasion étrangère. En plus des traditionnelles angoisses liées à l’immigration de barbares venant de pays du Sud, s’ajoute la touche de la peur des voisins immédiats.

L’obsession consistant à vouloir fermer les vannes ouvertes par la liberté de circulation européenne permet de nommer cette dystopie populiste la grande inondation. La dernière initiative en date lancée par l’UDC, et visant encore une fois à la reprise en main du contrôle des flux migratoires, en est une fidèle application. L’autre grande dystopie helvétique depuis quelques décennies est en opposition frontale avec la première et pourrait répondre au nom de la grande déconnexion.

Cette dystopie centriste dépeint les dangers de ne pas s’adapter au monde environnant et promet au pays de devenir une sorte de Corée du Nord: isolée du monde. En leur temps, les défenseurs de l’adhésion à l’espace Schengen prophétisaient que la Suisse deviendrait un îlot d’insécurité au sein de l’Europe si les agences de sécurité n’étaient pas connectées aux systèmes d’information européens. Aussi, tout démantèlement d’une politique sociale se fait à l’aune de la peur de manquer le train de la globalisation néo-libérale peuplée de Chinois prêts à travailler quatre-vingt heures par semaine sans sourciller.

Face à une telle concurrence, à quoi pourrait ressembler une dystopie réaliste et efficace s’adressant à la population suisse et qui mettrait en garde par exemple contre les dérives de la surveillance et de la privatisation de toute forme de service public? Il s’agit tout d’abord d’éviter certains écueils afin de donner une saveur locale au scénario catastrophe. La peur de Big Brother ne peut pas prendre la forme d’un état autocratique traditionnel.

Les Suisses ont beaucoup trop confiance dans leurs institutions et la démocratie directe pour trouver crédible le basculement vers une vulgaire dictature militaire à la tête de laquelle on placerait Roger Federer comme dirigeant fantoche.  Le chaos n’est pas envisageable non plus, même si l’état disparaissait. L’amour de l’ordre est trop ancré dans l’ADN national. Les caissettes à journaux resteront en libre service tant que le papier ou la presse n’auront pas disparu.  

 

Les Big Brothers
helvétiques

A quoi pourrait donc ressembler une Suisse post-apocalyptique basculant après l’initiative de trop? Que se passerait-il si, à force de jouer avec le feu, on supprimait toute forme d’impôt et que toutes les administrations publiques mettaient la clé sous la porte? Et bien, l’ordre serait assuré très probablement par les entités les plus puissantes du pays qui ne sont pas les banques ou Nestlé (sans état, pas de régulation), mais... la Coop et la Migros.

En y réfléchissant, cette hypothèse n’est pas si loufoque. Les deux géants oranges se partagent un quasi-monopole de la grande distribution. Mais leur omniprésence ne se limite pas à remplir des estomacs. Ils possèdent des banques, des écoles (club), des fitness, des golfs, des pharmacies, des cabinets médicaux, des quincailleries, des restaurants, des librairies, des magasins d’électronique, des stations service, des journaux, etc. Tout est déjà là pour construire un monde meilleur peuplé de travailleurs sans Migros-Data.

Mais qu’en serait-il du maintien de l’ordre et de la sécurité? Cela ne sera pas un problème, car dans la société de surveillance de demain, il ne sera pas nécessaire de déverser des hordes de policiers dans les rues, mais juste de posséder assez d’informations sur chacun pour intervenir en cas de risque de déviance. Et pour assurer ce type d’ordre, quoi de mieux que les cartes Cumulus et les Supercard. Il suffira de menacer de retirer ces précieux sésames qui feront office de carte d’identité, de crédit et de rationnement, pour obtenir l’obéissance immédiate.

Cette nouvelle dystopie posée, il ne reste plus qu’à la tester. Et vu qu’elle ressemble au scénario d’une série Netflix, pourquoi ne pas commencer par ceux qui soutiennent l’initiative No Billag? Ironiquement, ils seraient même prêts, cette fois-ci, à payer pour regarder, et écouter.



Stephan Davidshofer est maître-assistant au département de Science politique et relations internationales de l’Université de Genève