«Fake News»: il faut arrêter de prendre des ventilateurs pour des éoliennes

 © Alberto Campi / Archives

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Deux logiques antinomiques s’affrontent dans la production d’informations. Quand souffle le vent de l’indignation et de l’injustice, les pales des éoliennes se mettent à tourner. Le ventilateur a, lui, pour fonction de rafraîchir, mais il ne fait que brasser de l’air. Qui va l’emporter?

 

Stephan Davidshofer
& Fabio Lo Verso

Avril 2018

C’est promis, ce texte n’est pas une énième dénonciation de l’entrée dans l’ère de la post-vérité. Il ne sera ainsi pas question de convaincre que le régime syrien, oui, fait usage d’armes chimiques contre sa propre population et que, non, les casques blancs ne sont pas une organisation terroriste mais simplement de courageux sauveteurs dont le quotidien a de quoi ôter l’envie à n’importe quel citoyen suisse mâle d’oser se plaindre de ses jours de protection civile.

Ici, pas d’appel au fact-cheking et surtout pas à l’aumône pour le financement d’une presse sérieuse et indépendante. Il s’agira plutôt de donner. Donner un outil très simple pour aider à se retrouver dans cette jungle qu’est devenue la production d’information. Un petit test, comme on en trouve dans les magazines de mode et qui permet de distinguer de manière relativement efficace les fake news des informations dignes de confiance.

Ce test s’appelle: éolienne ou Ventilateur?  Il se base sur le constat que, quand il en vient à la production d’informations, deux logiques antinomiques s’affrontent. La première, la plus connue au sein de ce que certains appellent les médias mainstream, relève du fonctionnement d’une éolienne. Elle se met en marche quand souffle un vent d’indignation, d’injustice, d’abus de pouvoir, de corruption, de révolte, de scandale, de massacres ou de quelconque autre forme de dysfonctionnement. Ses pales se mettent à tourner et, au terme d’une série d’opérations, comme les entretiens et la vérification des sources, elle va produire de l’énergie sous la forme de nouvelles. à cette logique s’oppose celle du ventilateur.

Cet appareil est mis en route lorsque son opérateur estime qu’il fait trop chaud à son goût et que cela commence à sentir le roussi pour lui. Le ventilateur a pour fonction de rafraîchir, mais il ne fait que brasser de l’air. Il n’ambitionne donc pas de produire des informations dignes de foi, mais simplement de quoi rendre le travail de l’éolienne plus compliqué dans sa tâche de transformation. Aussi, il ne va pas produire d’énergie. Bien au contraire, il en consomme sous la forme de propagande ou grâce à l’aide de ce que certains appellent des idiots utiles. Pour résumer, l’éolienne utilise le vent pour produire de l’énergie et le ventilateur utilise de l’énergie pour produire du vent.

 

Un vent glacial se lève

Le problème actuellement, c’est que les ventilateurs essaient de se faire passer pour des éoliennes. On en a beaucoup construit récemment, on en trouve des champs entiers: sous la forme de médias dit alternatifs financés par des régimes peu portés sur la liberté de la presse ou alors sur le terrain propice que constituent les médias sociaux où il est tellement facile, du moment qu’on y met un peu de moyens, de lever des armées de trolls dévoués.

Un moyen infaillible pour déceler un ventilateur, c’est qu’il se met en route toujours après l’éolienne. Il va brasser de l’air fétide en faisant croire que l’éolienne d’en face est dysfonctionnelle, qu’elle ne produit pas d’énergie car, dans le fond,... elle n’est qu’un ventilateur. Il s’agit d’un acte de sabotage qui vise à dire que tout se vaut, que la presse libre n’existe pas, car il y aura toujours, caché derrière elle, l’intérêt des puissants. Il s’agit de faire baisser la garde, pour faire accepter l’inacceptable, pour massacrer en toute tranquillité pendant que les bonnes âmes gaspillent leur énergie à essayer de distinguer le vrai du faux.  

Le ventilateur est en guerre contre l’éolienne et il est sur le point de muter en quelque chose de beaucoup plus dangereux. Car c’est un vent glacial qui est en train de se lever. En Russie, Chine, Turquie, avec leurs présidents à perpétuité et peut-être très bientôt au Brésil, les libertés fondamentales sont en train de passer un très mauvais et long quart d’heure. Là-bas, il n’est plus question de décrédibiliser la presse, mais de la faire taire pour de bon, quand il ne s’agit pas carrément de couper tout accès à l’information venant d’ailleurs.

Les ventilateurs y sont en train d’être remplacés par des airs conditionnés, une technologie autrement plus efficace pour rafraîchir l’ambiance et mettre au frais, si ce n’est carrément refroidir, toutes celles et tous ceux qui ne sont pas prêts à accepter la seule et indiscutable vérité du régime.


Stephan Davidshofer est maître-assistant au département de Science politique et relations internationales de l’Université de Genève