Face à Trump, la honte comme rempart

 © Charlotte Julie / Archives

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Le comportement du milliardaire new-yorkais joue un rôle central dans le préoccupant processus de «décivilisation» qui est en train de s’initier sous nos yeux.

 

Nota Bene: Cette chronique a paru quelques jours avant la décision de Trump — entre-temps révoquée — de séparer les enfants de leurs parents à la frontière avec le Mexique et le retrait des États-Unis du Conseil des droits de l'Homme.

 

Stephan Davidshofer

Juin 2018

En l’espace de quelques jours, Donald Trump vient de doucher l’espoir ténu que son élection n’était en fait qu’une vaste farce. Coup sur coup, le retrait du traité sur le nucléaire iranien et l’inauguration de l’ambassade US à Jérusalem ont fait l’effet d’un inquiétant plongeon dans le vide. Car, à travers sa déconcertante aptitude à ne se sentir lié par aucune règle régissant la vie en société, tant chez lui que sur la scène internationale, c’est le principe même de civilisation que le locataire orange de la Maison Blanche fait vaciller.
    Et par civilisation, on n’entend pas ici l’entité judéo-chrétienne en train de jouer sa survie autour du maintien du jambon dans les menus des cantines scolaires, mais un processus tel que défini par le sociologue Norbert Elias. Un long processus civilisationnel qui, débutant au Moyen Âge, a abouti au refoulement et, surtout, à l’autocontrôle de l’aspect animal ou pulsionnel de nos mœurs. Ainsi, le fait de ne pas se conformer à la bienséance comme manger avec les mains, faire ses besoins naturels ou recourir à la violence physique en public ont fini par susciter le dégoût et la honte, car relevant de pratiques non civilisées.
    Si le comportement de Donald Trump vient gripper cette complexe mécanique sociale, c’est parce qu’il est le président des États-Unis. Qu’il n’éprouve pas la moindre honte, lorsqu’il déclare que les migrants illégaux sont des animaux, pour ne citer que la dernière de ses outrances, n’est pas un fait remarquable en tant que tel. On peut supposer que le sentiment de honte lui a toujours été étranger. Mais le problème est que le processus de civilisation respecte les lois de la gravité, et qu’il s’est répandu de l’aristocratie aux couches populaires en passant par la case bourgeoisie. Dès lors, en tant qu’incontestable occupant du sommet de la chaîne alimentaire de l’humanité, M. Trump joue un rôle central dans le préoccupant processus de «décivilisation» (le terme est d’Elias, il avait tout prévu) qui est en train de s’initier sous nos yeux.
    Un dictateur sanguinaire de deuxième zone qui gaze sa propre population ne fait, en fin de compte, que ce qui est attendu de lui, mais un président américain, affranchi de toute contrainte en matière de civilité, va largement légitimer toute une série d’actions guidée par les plus bas instincts, en commençant par contaminer les plus proches. En effet, la façon dont le staff de la Maison Blanche justifie les actions du chef, en n’hésitant pas à éluder et minimiser certains propos, est déjà effrayante.
    Mais la résistance à la honte, face à des comportements encore récemment inacceptables, relève désormais de la pandémie globale. Que dire, par exemple, de l’attitude de ceux qui, face à la crise migratoire, vont se regrouper en ONG pour «défendre» les frontières de l’Europe, et pousser l’insulte jusqu’à aller en Méditerranée ou sur un col alpin, pour signifier de vive voix aux migrants qu’ils ne sont pas les bienvenus? Ne pouvaient-ils pas, comme avant, détester les étrangers depuis leur canapé ou leur zinc attitré? Ce n’est plus la honte qui les arrête.
    L’actuelle libération de la parole haineuse nous prouve que tous les chemins ne mènent pas à la civilisation. Il n’y a pas de sens de l’histoire qui nous conduit vers un monde plus juste et pacifié. Le dernier ouvrage d’Elias était bien consacré aux causes de la montée du nazisme en Allemagne (point Godwin assumé). La prise de conscience actuelle autour du harcèlement sexuel initiée par la campagne #MeToo constitue à cet égard une ligne de front centrale.
    Face aux hordes de la décivilisation qui n’y voient que dictature du politiquement correct, il s’agit en fait d’une entreprise visant à civiliser les mœurs, ou à transformer les mentalités, comme on dit de nos jours. Car le harcèlement sexuel ou le sexisme ne disparaîtront pas tant qu’ils ne seront pas associés à des pratiques barbares qui suscitent le dégoût pour l’écrasante majorité de la société ou la honte pour ceux qui seraient tentés de passer à l’acte. Les anticorps naturels contre la décivilisation ne s’usent que si l’on ne s’en sert pas.      



* Stephan Davidshofer est maître-assistant au département de Science politique et relations internationales de l’Université de Genève.

 
Stephan Davidshofer