Suisse romande, la possibilité d’un archipel

 Une identité romande plutôt bienveillante, de celles qui poussent à se prêter un tube de crème solaire sur une plage. © Alberto Campi / Vevey

Une identité romande plutôt bienveillante, de celles qui poussent à se prêter un tube de crème solaire sur une plage. © Alberto Campi / Vevey

 

L’enchaînement actuel des sondages donnant gagnante l’initiative «No Billag» suscite des inquiétudes non seulement sur la survie des médias régionaux, mais aussi quant à la disparition du seul véritable lieu d’un vivre ensemble romand. Et si c’était l’idée même de la Suisse romande qui était en jeu?

 

Stephan Davidshofer
& Fabio Lo Verso

Janvier 2018

En publiant sur Facebook, à l’occasion de la dernière fête nationale, un texte intitulé LA Suisse n’existe pas, la socialiste Ada Marra a été confrontée à un déchainement de commentaires hostiles. Au-delà de la très désagréable sensation d’être exposée à la haine pour un propos somme toute assez classique (pour mémoire, le A majuscule n’était pas une faute de frappe mais faisait tout simplement référence à la pluralité de l’identité nationale), la conseillère nationale vaudoise a été la victime d’une profonde injustice.

Alors qu’un solitaire «La Suisse n’existe pas» soulève une armée de susceptibilités identitaires, l’annonce de la non-existence de la Suisse romande, quant à elle, se pratique depuis longtemps de manière récurrente et en toute impunité. «La Suisse romande n’existe pas» est un véritable poncif mobilisé un nombre impressionnant de fois pour qualifier une supposée incapacité romande à dégager un point de vue cohérent. Un journaliste de la NZZ en a tellement abusé qu’il l’a utilisé comme titre à six ans d’écart en 2011 et 2017 pour évoquer les candidatures romandes briguant des sièges au Conseil fédéral.

 

Lisibilité identitaire

Sans vouloir hurler avec la meute, il est vrai que la Suisse romande ne constitue pas une entreprise identitaire très appétissante si on la compare à la Catalogne, l’Écosse ou la Corse. Elle ne possède pas d’institutions communes à l’exception de concordats intercantonaux, qui ne représentent qu’une forme de gouvernance très molle. Pas de projets politiques communs, si ce n’est de temporaires affinités europhiles partagées pendant les années 1990.

La cohérence n’est pas à chercher du côté de l’économie non plus, avec des projets très différents si l’on se place du point de vue lémanique, jurassien, fribourgeois ou valaisan. Bien sûr, il y a une langue commune, minoritaire à l’échelle nationale, mais qu’il faut partager avec une bonne centaine de millions d’autres individus un peu partout sur la planète.

La Suisse romande n’est en fin de compte qu’un rassemblement de confettis plus ou moins francophones répartis entre sept cantons tous issus de trajectoires historiques très hétérogènes allant de l’ex-colonie bernoise à la théocratie bancaire ayant tout de même engendré Jean-Jacques Rousseau. Elle occupe la place peu confortable d’une trop grosse minorité dans une Suisse fédérale. Trop importante pour bénéficier de la lisibilité identitaire d’une Suisse italienne qui a le mérite de faire plus ou moins coïncider frontières linguistiques et cantonales.

On l’a bien compris, nous ne sommes pas face à une région digne de ce nom et cela ne sert pas à grand-chose de s’acharner à la façon d’un François Cherix, ce thuriféraire de la romandité qui publia, il y a quelques années, un ouvrage intitulé La question romande, où il était question de lire dans les moindres soubresauts d’une croissance économique lémanique ou fusion de communes comme dans un oracle annonçant enfin le réveil de la bête. Mais l’encéphalogramme n’est pas plat pour autant.

Car il est indéniable que si LA Suisse romande n’existe pas, la société romande constitue quant à elle un client un peu plus intéressant. Ainsi, à défaut d’avoir une politique, une économie ou des institutions, la Suisse romande a une population: les Romands. Mais font-ils pour autant société? Pour répondre à cette question, on frise une nouvelle fois l’accusation de non existence si on commence à regarder par le haut. En effet, privées d’un territoire commun à investir, difficile de parler d’élites romandes.

 

Faiseurs d’étiquettes

À cet égard, ces listes des «100 personnalités qui font la Suisse romande» dressées par le défunt Hebdo (qui ont donné lieu au toujours vivant Forum des 100) ont de quoi laisser songeur. Pour tout lecteur profane, elles ont tout d’abord la fâcheuse tendance à évoquer un trop grand nombre d’inconnus pour être crédibles, des personnalités (surtout issues de la politique et des affaires) dont la résonance est en fait avant tout cantonale.

Ensuite, on est confronté à une série de noms dont la présence fait plutôt penser à une escroquerie. Jean Ziegler, Bertrand Piccard, Joël Dicker sont évidemment connus en dehors de leur canton de résidence, mais leur résonance dépasse largement la Suisse romande. En d’autres termes, ils n’ont pas forcément besoin d’une étiquette romande pour exister. Les qualifier de faiseurs de Suisse romande n’est qu’une vue de l’esprit qui ne permet en tout cas pas à la mayonnaise de prendre de manière convaincante.

En revanche, ces listes deviennent intéressantes lorsque l’on se penche sur les derniers noms raisonnablement connus qui émanent plutôt du journalisme, du monde du sport et du spectacle. Des noms comme Joseph Gorgoni, Patrick Chapatte, Didier Cuche ou Thomas Wiesel évoquent un espace culturel et médiatique partagé par la majorité des francophones de Suisse.

Assister à des retransmissions d’évènements sportifs, écouter des chroniques, lire des articles de presse, regarder un journal télévisé sont autant de moments où se pratique un vivre ensemble romand. Et s’il est un lieu, une institution ou cet entre soi se pratique, il s’agit de la RTS. Certes, le paysage médiatique romand (disons que l’usage du terme est ici autorisé) ne se résume pas au service public audiovisuel. La presse écrite en est également une composante centrale au travers de titres comme le Temps, le Matin ou L’Illustré, mais sa contribution est beaucoup plus modeste, surtout depuis qu’elle vit une cure d’amaigrissement qui paraît sans fin.

 

Creuset de la «romandité»

La menace désormais crédible d’un succès de l’initiative «No Billag» entrainant un démantèlement de la SSR et donc de la RTS, aurait dans ce contexte un retentissement catastrophique pour CETTE Suisse romande. Darius Rochebin ou Jean-Marc Richard ne sont pas Carles Puidgemont, mais ils sont les dépositaires d’une certaine idée de la Suisse romande; d’une identité, certes un peu mollassonne, mais somme toute positive.

Alors qu’ailleurs on s’écharpe et on exclut au nom de l’identité, un sentiment de communauté limité à une offre souvent très inégale de programmes radiophoniques et télévisés n’est franchement pas la pire des façons de concevoir la vie en société. Une identité «zéro morts» en quelque sorte. Une identité plutôt bienveillante, de celles qui poussent à se prêter un tube de crème solaire sur une plage en Thaïlande.

À défaut d’un projet alternatif crédible, la disparition de ce creuset de la romandité qu’est la RTS céderait la place à un grand vide qui sera probablement comblé par une conception de la Suisse romande passive et négative. Celle d’une minorité qui, ayant perdu les moyens de se penser et se vivre, se définirait uniquement par ce qu’elle n’est pas: ni alémanique, ni française.

Une minorité dépossédée, dont l’identité se limiterait à des publicités mal traduites et à une série de clichés sur la paresse et la surconsommation de prestations médicales. Ainsi plus exposée que jamais à la façon dont elle est définie par les autres, elle risque d’être réduite au statut de faire valoir d’une identité nationale pensée par une majorité hégémonique qui se complait dans la célébration d’un vivre ensemble condescendant.

Éviter ce scénario dystopique peuplé d’articles intitulés La Suisse romande n’existe plus a un prix et il est connu, celui de la nouvelle redevance audiovisuelle: 365 francs par an.


Stephan Davidshofer est maître-assistant au département de Science politique et relations internationales de l’Université de Genève