Atomes sous cloche

© Pierre Dubois / Décembre 2016

© Pierre Dubois / Décembre 2016

 

 

Maurice Laporte
3 décembre 2016

À propos du nucléaire, la votation du 27 novembre 2016 a rappelé un trait tenace du Röstigraben. Les Romands sont pressés, les Alémaniques préfèrent prendre leur temps. «Place désormais à la stratégie de Doris Leuthard, qui propose un abandon moins abrupt», claque Le Temps (25 novembre). S’éloigner du nucléaire, d’accord. Mais à «petits pas», note la Tribune de Genève (27 novembre). Comme dans un calendrier de l’Avent, on comptera les fenêtres temporelles qui nous séparent de la divine surprise.

À propos de calendrier, le hasard est parfois joueur. Deux jours après le vote, les Suisses assistaient à la mise sous cloche de Tchernobyl, la centrale ukrainienne qui a explosé, en avril 1986, «rejetant dans l’atmosphère des éléments radioactifs qui contaminèrent, selon certaines estimations, jusqu’aux trois quarts de l’Europe», se souvient Le Courrier (29 novembre). «Un dôme métallique recouvre désormais le sarcophage entourant le réacteur nucléaire accidenté afin de le protéger et de confiner la radioactivité pour les 100 ans à venir

De quoi donner envie de stocker des bougies dans sa cave pour se préparer au pire. Dans ce dossier survolté, les doses d’alarmisme grimpent à mesure que les centrales vieillissent. Et les nôtres sont presque aussi anciennes que notre démocratie. Il suffit d’une étincelle et, comme dans les vieilles maisons, tout part en fumée.

Les Suisses n’ignorent pas ces dangers. Mais dans un pays qui vit depuis longtemps sous cloche, ce sont toujours les mêmes à s’en inquiéter véritablement. Les mêmes... aux mêmes endroits! Prenez le camp du «oui» à la sortie du nucléaire: Bâle-Ville (60,5%), Genève (59%), le Jura (57,5%), Neuchâtel (56,8%), Vaud (54,6%) et Bâle-Campagne (50,4%). «C’est quasiment la même carte que lors des scrutins de 1979, 1984 et de 1990 portant sur des initiatives populaires similaires», relève, l’air taquin, le journal Le Temps (25 novembre). Une nation figée comme un lapin pris dans les phares.

«Sommes-nous condamnés à des décennies de rafistolage atomique, en priant le ciel que nos vieilles casseroles tiennent bon et nous évitent un second Fukushima?» s’interroge l’éditorialiste de la Tribune de Genève (27 novembre). «Ce serait jouer avec le feu atomique.» Tchernobyl enterré, Fukushima prend désormais le relais dans l’évocation de la catastrophe nucléaire.

«Nous en sortirons», promet Doris Leuthard, conseillère fédérale responsable de l’énergie. Après «non à l’atome», voici venue la campagne «oui à la cloche». Pour autant qu’elle sonne le réveil au bon moment.

 

Fragment atterri dans l’édition de décembre 2016


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