Les cloches de Tamedia

© Alberto Campi / Septembre 2016

 

 

Fabio Lo Verso
7 octobre 2016

Rarement, les titres régionaux romands du groupe Tamedia auront reçu autant de signaux contradictoires en si peu de temps. D’un côté, des licenciements copieux dans les rédactions; de l’autre, des bénéfices juteux pour l’éditeur zurichois. À la Tribune de Genève et 24 heures, la masse salariale va fondre de 4 millions de francs. Le salaire massif du directeur général Christophe Tonini a bondi, lui, de 3 millions de francs, en 2014, à 6 millions en 2015, une hausse de 100%! Qui dit mieux? On avait un peu vite oublié les prodiges du principe de Torricelli.

Avant de rejoindre Tamedia, Herr Direktor a occupé différents postes chez le concurrent Ringier, où il avait la responsabilité des filiales en Hongrie et Roumanie, en gardant toujours un œil ouvert, et le bon, sur les économies à réaliser. À ce jeu-là, il a quelques états de service à faire valoir. On ne pourra pas dire qu’il avançait masqué.

Tamedia n’a jamais caché son intention de «participer à la consolidation inévitable du paysage de la presse», écrivait, sans plaisanter, son président du conseil d’administration, Pietro Supino, dans un édito­rial ouvrant sur le compte-rendu des acti­vi­tés du groupe en 2011. La conclusion n’a rien non plus d’un gag: «C’est ainsi que nous met­tons en place, sous le nom de Tame­dia, les pré­mices struc­tu­relles d’un ave­nir radieux.» La copie a été distribuée aux rédacteurs en chef, qui auraient dû s’interroger sur la nature de ces prémices structurelles d’un avenir radieux...

Deux ans plus tard, sans se départir de son air faussement facétieux, Pietro Supino annonce des économies de plus de 17 millions dans les rédactions romandes. Le rédacteur en chef de la Tribune de Genève, Pierre Ruetschi, se dit aussitôt submergé par «la stupéfaction et surtout l’incompréhension, parce qu’au fond, rien n’annonçait des mesures de cette dimension-là» (propos recueillis dans le «19:30» du 27 mars 2013).

Il est des phrases et des postures qui peuvent vous tromper à l’insu de votre plein gré. Tel ce titre prophétique, «Nous créérons des emplois», que Pierre Ruetschi et son comparse Thierry Meyer, rédacteur en chef de 24 heures, accolent opportunément à leur entretien avec le président Supino (Tribune de Genève et 24 heures du 13 avril 2011).

C’est, depuis, devenu le genre de la maison. Le big boss fanfaronne à la cantonnade, pourquoi se gêner, et ses fidèles lieutenants assurent le service après-vente à grand renfort de formules prémâchées: «fournir une information enrichie, de qualité et à haute valeur ajoutée» (Pierre Ruetschi, 20 mars 2012), «mieux hiérarchiser, sélectionner, expliquer, développer» (22 janvier 2015), «concentrer nos forces sur la hiérarchisation et l’approfondissement des informations» (27 septembre 2016), «privilégier l’approfondissement, le décodage des enjeux, la mise en perspective» (Thierry Meyer, 9 octobre 2010), «savoir hiérarchiser l’information, sentir le pouls de l’actualité, enquêter, analyser, expliquer» (28 septembre 2016)...

Métier ingrat. Au-delà de cette communion de pensée dans le volontarisme, malgré tous ces efforts pour faire mieux et encore mieux, toujours mieux... en dix ans «le chiffre d’affaires de 24 heures a été divisé par deux» (Thierry Meyer, 28 septembre 2016). Et le constat est tout aussi glaçant à propos de la Tribune de Genève.

Pas de quoi enrhumer la machine à claironner! «Votre attachement à une presse ambitieuse, nous ferons tout pour le mériter», jure Thierry Meyer (24 heures, 28 septembre). «Nous continuerons à faire mieux avec moins d’effectifs», assure Pierre Ruetschi (Le Courrier, 28 septembre). «Créer des zones d’excellence à forte valeur ajoutée, voilà l’un de nos défis», assène Pierre Ruetschi (Tribune de Genève, 28 septembre). Promis, «nous allons nous affranchir des carcans dépassés de l’information». Ne coupez pas!

 

FRAGMENT atterri dans l’édition d’octobre 2016

 

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Fabio Lo Verso