«L’Hebdo» explose, un grand boum en avant

© Alberto Campi / Janvier 2017

© Alberto Campi / Janvier 2017

 

 

Fabio Lo Verso
2 février 2017

On peut faire de nombreux reproches à Ringier Axel Springer, mais il faut saluer son talent pour le management du XXIe siècle, une pièce qui se joue en deux actes, mettre du blé dans une newsroom, puis le faucher. L’Hebdo s’est pris un coup de faucille fatal. Il ne paraîtra plus. Le Temps, poussé en 2015 dans la newsroom après son rachat par Ringier, sera amputé de plusieurs journalistes.

Vous parlez d’un espace de cohésion! C’est un abattoir. Et on n’y prend même pas soin d’étourdir le bétail avant de l’achever. «Pourquoi ne pas avoir associé les rédacteurs en chefs à ce qui allait arriver dans la newsroom?», demande Stéphane Benoît-Godet, rédacteur en chef du Temps, à Ralph Büchi, directeur de Ringier Axel Springer Suisse: «Il est très difficile d’impliquer à l’avance des personnes qui font partie d’une équipe. En plus de leur demander de garder un haut niveau de confidentialité, c’est pratiquement impossible.» (Le Temps, 23 janvier)

Implication et confidentialité, ne seraient-ce justement les vertus d’une newsroom? Qui chez Ringier n’a pas, le jour de son inauguration, en mai 2015, et à grand renfort de marketing, entonné la marche triomphale? Quel beau cliché, quel foisonnement, les journalistes de trois rédactions (avec Edelweiss) sous un même toit!

Sauf que c’est au rayon publicité qu’il y a le feu. Or le problème est qu’il n’est plus assez vif pour chauffer la maison. Vite une pompe à chaleur! L’an passé, l’éditeur de L’Hebdo en a bricolée une avec Swisscom et la SSR, excusez du peu, numéros un en Suisse dans leurs domaines respectifs. Admeira, voilà le nom de cette alliance au coin du feu, contraction de l’anglais advertising, publicité, et du mot romanche meira, le but. Fondée en 2016, elle se targue déjà, sur son site, d’être la «première régie publicitaire en Suisse» (www.admeira.ch).

Une pompe à chaleur, oui, mais surtout un aspirateur à pub! Et le passage du tuyau aspirant de Swisscom et de la SSR menace de ne laisser que des cendres aux concurrents de Ringier: Tamedia et le groupe NZZ. Combien de temps encore pourront résister des journaux tels que 24 heures et Tribune de Genève, édités par Tamedia et frappés en 2016 par une vague de licenciements?

S’il n’est jamais de mise, dans les journaux romands, de se réjouir du malheur d’autrui, il est une nouvelle qui risque d’ébranler ce sacro-saint principe. Admeira vient de licencier «11 collaborateurs, représentant 10% de sa masse salariale» (cominmag.ch, 27 janvier). «Motif invoqué: s’adapter au potentiel du marché publicitaire...» On les croit sur parole.

À supposer qu’il existe un lien entre le cuisant recul d’Admeira et la disparition brutale de L’Hebdo, quelle leçon faut-il en tirer? Si on s’acharne à croire à la fable de la grande récolte (publicitaire), c’est à la grande famine qu’il faut se préparer. A un mot près, c’est le Grand bond en avant de Mao Zedong.

 

Fragment atterri dans l’édition de février 2017


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