Inconsolable Helvétie

 

Après le Brexit, rien ne va plus entre la Suisse et l’Europe. Le point de départ d’un été cauchemardesque pour le pays, qui peine encore à s’en remettre.

 

Fabio Lo Verso
27 septembre 2016

Une désillusion peut en chasser une autre, mais rien ne parvient à chasser ce démon qui hante la Suisse: l’isolement. Pire, l’exclusion. L’été qui s’achève, l’un des plus cruels, a plongé le pays dans le doute. Qui veut encore de nous? Pour cause de Brexit, l’Europe a suspendu le dialogue avec la Suisse; elle n’a vraiment plus le cœur à discuter chiffons à Berne après avoir pris une veste à Londres. Il n’y a pas encore de quoi se noyer de chagrin dans une tasse de thé, mais le cauchemar continue. Les États-Unis nous ont abandonné après avoir couché nos banques dans toutes les positions (financières). La France a stoppé l’envoi d’informations sur ses ressortissants qui ont postulé à l’Aéroport de Genève, laissant les autorités suisses avec cet affreux dilemme: bagagistes ou terroristes?

Pourquoi sommes-nous soudain aussi mal-aimés? Pourtant, la Suisse dispose d’un «atout sympathie» format mondial: Johann Schneider-Ammann, le plus désopilant de nos présidents, a amusé la planète entière avec son allocution faussement décalée, lors de la dernière journée mondiale du rire. Depuis le Brexit, même pour cet héritier spirituel du clown Dimitri, accéder à la cour du roi Juncker, président de la Commission européenne, n’est pas une plaisanterie.

Sans aller jusqu’à s’aplaventrir, Johann Schneider-Ammann s’est envolé pour Oulan-Bator, où le monarque européen officiait au sommet du Dialogue Asie-Europe (ASEM). «Pouvoir rencontrer Jean-Claude Juncker était devenu un des enjeux du voyage du président de la Confédération en Mongolie» (24 Heures du 16 juillet). La veille, il se fichait encore de ce pays comme de sa première yourte. Le Luxembourgeois, qui garde cet air pincé de l’époque où il était courtisé par les multinationales en mal d’optimisation fiscale, a consenti à accorder quelques minutes à notre leader. Mais «l’entrevue était loin d’être garantie, car le président de la Commission européenne a un agenda particulièrement chargé depuis le scrutin du Brexit», soupire le quotidien vaudois. Berne-Oulan-Bator, 6910 kilomètres à vol d’oiseau, juste pour secouer quelques plumes, cela fait cher le battement d’ailes!

Mais l’affront suprême pour notre pays s’est produit à nos portes, au creux de l’été. Des centaines d’Africains ont tenté de franchir la frontière tessinoise... «pour se rendre en Allemagne ou en Europe du Nord» (Le Temps du 5 août). Il n’y a pas si longtemps, ils rêvaient encore de s’installer chez nous! Destination autrefois considérée comme un Eldorado, la Suisse ne peut devenir un vulgaire «corridor», s’étrangle un poids lourd tessinois (Le Temps du 5 août). Probablement vexés, les gardes-frontière suisses ont repoussé tous ceux qui ont osé piétiner l’attractivité helvétique comme un paillasson.

Rien ne va plus. Quelques jours plus tôt, on apprenait que «les étrangers viennent moins s’établir en Suisse depuis 2014» (Le Temps du 24 juillet). À voir s’entrechoquer toutes ces manifestations de rejet et d’indifférence, on peut se demander si nous ne les avons pas un peu provoquées. À force de cultiver notre singularité, nous avons nourri le sentiment que nous préférons vivre dans «l’entre-soi», cette insolente immunité contre les maux qui rongent les «autres pays», le chômage, l’endettement public et... le terrorisme. Ce sont des «pays normaux», un modèle à adopter si on veut briser la malédiction de la tour d’ivoire.

Heureusement, des patriotes se mobilisent pour réaliser ce noble objectif. Comme ce Suisse de 27 ans qui a pris d’assaut un train, près de St-Gall, armé d’un couteau et d’un liquide inflammable. Avec son inépuisable talent pour gâcher la fête, la police a conclu qu’«aucun indice ne permet de parler d’acte terroriste» (Le Temps du 14 août). Foulant aux pieds la chance de toute une nation de devenir enfin normale, donc fréquentable. Un tort aussitôt redressé par le 24 Heures du 15 août. Attentat ou folie? Y a pas photo! «La Suisse est entrée dans l’ère de la terreur», claque en une le journal vaudois. Pareille abnégation pour son pays ne peut que susciter l’admiration.

Dans cette veine patriotique, à la veille de notre Fête nationale, la rédaction du Temps a demandé à plusieurs personnalités de dessiner «leur» Suisse. À Rio, l’ambassadeur Nicolas Bideau, fringant directeur de Présence suisse, l’a fait modestement avec des coquillages. Il a écrit sur le sable brésilien cette lumineuse découverte, publiée en une du quotidien (31 juillet): «La Suisse existe.» À répéter comme un mantra, trois fois par jour, matin, midi, soir.

 

FRAGMENT atterri dans l’édition de septembre 2016


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