Le mystère Burkhalter et l’âne de Buridan

© Charlotte Julie / Berne / Archives

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Fabio Lo Verso
1 juillet 2017

Rarement l’imagination des médias aura autant galopé derrière la démission d’un conseiller fédéral. A l’annonce de son départ, personne n’a saisi pourquoi Didier Burkhalter quittait un job pépère et grassement payé de surcroît. «Le moment était venu d’écrire une nouvelle page de ma vie.» Et donc? «J’en ai parlé à ma femme qui est ma raison de respirer», d’accord, mais encore, «elle m’a donné la force d’envisager une autre vie»...

Avouez qu’il y avait de quoi s’arracher les cheveux. Les envolées burkhaltériennes ont plongé les plus cartésiens dans un abîme d’incompréhension. «J’estime que les êtres humains doivent pouvoir garder leur mystère, leur droit à ne pas tout expliquer, leur choix de ne pas tout mettre sur Twitter ou Facebook. Bref: leur choix de vie.»

Pensez surtout à ces journalistes alémaniques qui ont tenté de transposer ces explications oiseuses en schwiizertüütsch... Ils ont dû conclure à la tirade d’un hippie sur le retour. Il est parti «à cause de son échec sur la question européenne», ont-ils alors surinterprété, en tentant sobrement de sauvegarder un semblant de sérieux.

En Suisse romande, aucune pitié ne lui aura été accordée. «Le départ de Didier Burkhalter, ou l’âne de Buridan», titre Le Temps du 16 juin. Tapez «âne de Buridan» et découvrez la légende selon laquelle un âne est mort de faim et de soif entre son picotin d’avoine et son seau d’eau, faute de choisir par quoi commencer... (Wikipédia).

Deux jours plus tôt, toujours Le Temps faisait déjà claquer un titre un peu poisseux: «Le sparadrap du capitaine Burkhalter, démissionnaire» (14 juin 2017). Allusion évidente à tous ces dossiers européens non aboutis qui lui «collent à la peau comme le sparadrap du capitaine Haddock», s’entortille le journaliste. Burkhalter, Haddock, Haddock, Burkhalter... retournez la comparaison dans tous les sens, vous ne serez pas plus avancés.

Quand on est pareillement largué, rien de tel qu’une bouffée d’ironie. La cheffe de la rubrique suisse de 24 Heures a osé: «J’étais en train de trier mon linge, histoire de faire la lessive. Et là, j’ai eu un gros coup de mou en pensant à ma vie. Une vie découpée en morceaux, entre le travail et la famille, sans jamais être sûre de faire les bons choix, que ce soit pour pour ma famille, ou pour les générations futures auxquelles je souhaite un monde meilleur. Et ça a été une révélation. J’ai su que «le moment était venu d’écrire une nouvelle page de ma vie». J’en ai parlé à mon mari, qui est «ma raison de respirer». J’étais sûre que cet homme me donnerait «la force d’envisager une autre vie». Et c’est à ce moment-là que j’ai compris que je n’étais pas Didier Burkhalter. Fin du film...»

«Je sais, l’ironie est facile», avouera-t-elle. Les âneries, aussi.

 

Fragment atterri dans l’édition d’été 2017