Photo officielle du Conseil fédéral, gueules enfarinées et têtes qui dépassent

© Charlotte Julie / Archives

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Maurice Laporte
3 janvier 2017

Les forces de la joie sont avec nous. Il a suffi que le Conseil fédéral publie sa Photo officielle 2017 pour qu’elles se déchaînent. C’est le portrait de «la mafia souriante», assène la Neue Zürcher Zeitung (31 décembre 2016).

Le journal zurichois perçoit une troublante ressemblance avec l’affiche du film Les Affranchis: sur un fond noir, Ray Liotta, Robert De Niro et Joe Pesci tirent une méchante gueule de gangsters américains au sommet de leur carrière.

Sur un fond tout aussi sombre, nos Sept Sages affichent, eux, des mines marmoréennes, presque un air de gueules enfarinées, le sourire déridé comme un pot de rillettes au couvercle coincé.

«Macabre», hurle-t-on aussitôt sur les réseaux sociaux. «Avis mortuaire», «un faire-part de décès», «sans doute pour honorer les morts de cette année», «c’est pourtant pas la Toussaint», «lorsque je l’ai vue passer, j’ai cru qu’ils avaient tous claqué dans un accident d’avion...», égrène le site du Temps (1 janvier 2017), de retour d’une joyeuse pêche sur Facebook.

Où l’on trouve de tout au sujet de cette photo, des atmosphères de cimetière comme des métaphores moyenâgeuses: «Représentatif de la population helvétique? Clairement, non. Par contre représentatif d’une tour d’ivoire qui se remplit les poches et vit dans le formol.»

Le message comme sa symbolique peuvent sembler un rien exagérés: par une seule image, le Conseil fédéral aurait-il à ce point signifié sa distance avec le peuple?

Probablement est-ce cette souffrance rentrée, l’amertume de ne plus être compris par le Souverain, qui se dégage de la dramaturgie introvertie de la Photo officielle 2017. Par respect pour nos lecteurs, nous renonçons alors à publier une image qui pourrait froisser leur fibre patriotique.  

Nous nous en remettons à la sobre description qu’en a fait le Temps le jour de sa publication (31 décembre 2016): «Noir blanc, le cliché de Beat Mumenthaler est construit comme une pyramide de sept têtes, avec à son sommet Doris Leuthard, présidente et Alain Berset, vice-président

Le Conseil fédéral, une pyramide de sept têtes dans une nation réfractaire... aux têtes qui dépassent? De quoi lancer, sur le mur Facebook de la Tribune de Genève (31 décembre 2016), un appel à prendre les melons gouvernementaux pour «des boîtes de conserve de fête foraine que l’on vise avec une balle pour gagner une peluche made in China».

Non, nous ne montrerons pas une photo contraire aux valeurs helvétiques! Nous prenons le parti de la substituer avec une série de carrés de polystyrène sur un fond noir symbolisant l’entente brisée entre le Conseil fédéral et son peuple.

Sans prétendre adoucir les mœurs des internautes suisses, elle évite au moins le spectacle révulsant des têtes qui dépassent. Y a pas photo, dans un pays où les médias ont égaré leur patriotisme, la suissitude de La Cité demeure sans faille.

 

Fragment atterri dans l’édition de janvier 2017


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