«Les États-Unis vivent une guerre culturelle»

Copyright: Pierre Albouy, Genève, mai 2013

L’écrivain américain Douglas Kennedy dénonce «la tension permanente entre deux Amériques, celle de la côte Ouest, de la côte Est, des grandes villes comme Chicago, et le reste du pays». Rencontre en marge du Salon du livre de Genève.

Propos recueillis par Luisa Ballin

Six millions d’ouvrages vendus, traduits en vingt-deux langues, et dont certains ont été portés à l’écran. L’écrivain américain Douglas Kennedy est un auteur à succès, jovial, polyglotte et profond, une aubaine pour son éditeur Belfond, pour les libraires qui vendent ses œuvres et pour le lecteur qu’il sait captiver et retenir. Nous avions rencontré l’auteur de L’homme qui voulait vivre sa vie lors d’une croisière littéraire sur le Léman dans le cadre du Livre sur les quais à Morges, nous l’avons revu dans un grand hôtel genevois, en marge du Salon du livre et de la presse. Entretien.

Vous êtes un auteur mondialement connu, accessible et qui invite à la réflexion sur le sens de la vie. Simplicité complexe? On vit pour comprendre que l’on n’est pas seul. Lorsque j’ai commencé à écrire des romans après mes trois récits de voyage, au milieu des années 1990, je voulais avoir un style accessible, avec de grandes histoires, tenir en haleine le lecteur, tout en incluant des thèmes philosophiques et des réflexions sur la condition humaine. J’espère que l’on passe des nuits blanches avec les livres de Douglas Kennedy!

En vous lisant, l’on se dit qu’il n’y a pas de limites aux rêves, que l’on peut tout entreprendre à condition d’oser le vouloir. Osez-vous? Oui, j’ose tout le temps! Chaque moment de la vie est un défi. Je n’ai jamais écrit le même roman. Certains écrivains publient un livre par an, qui ressemble au précédent. Je ne critique pas, c’est un choix. S’agissant de mes romans, chacun est différent, que ce soit Cet instant-là, Combien?, La poursuite du bonheur ou La Femme du Ve (ndlr: adapté au cinéma par Pawel Pawlikowski, avec Kristin Scott Thomas et Ethan Hawke).

Mon prochain roman, qui vient de paraître aux Etats-Unis et qui sortira en France et en Suisse au début du mois d’octobre, s’intitule Five Days (Cinq jours, que Douglas Kennedy a terminé d’écrire à Genève l’année dernière: ndlr). C’est un livre très intime, l’histoire d’une femme, la quarantaine, qui rencontre un homme à Boston, pendant un week-end. Au centre de l’histoire, il y a l’idée du bonheur, la possibilité de le trouver encore et si possible à la fleur de l’âge! Le livre pose la question: est-il possible de changer sa vie?

Est-il possible de changer sa vie, Douglas Kennedy? Oui, il est possible de changer sa vie, mais c’est difficile, car oser est difficile. J’ai changé ma vie il y a quelques années. J’ai quitté un mariage après vingt-cinq ans. C’était un peu dramatique et je comprends pourquoi beaucoup de personnes restent longtemps et doutent. Dans la vie, vous avez des choses empiriques: le soleil se lève à l’est et se couche à l’ouest, la mer peut se retirer, mais, en dehors de ces faits empiriques, tout est une question d’interprétation. Surtout lorsqu’il s’agit d’une vie.

J’ai dit cela pendant mon divorce. Il y avait un seul mariage, maintenant il y a deux versions qui se confrontent. Qui a raison? Je peux dire que j’ai raison, mais personne ne détient la vérité. Il s’agit d’une histoire contre une autre. Dans ce cas, où est la vérité? Il n’y a que des interprétations. C’est un aspect de la condition humaine. Le moment des regrets.Puis l’on finit par comprendre au présent certaines choses du passé. Ce qui est sûr, c’est que l’on évite de regarder la vérité en face.

Et quelle est donc «la vérité» de Douglas Kennedy? J’écris! C’est tout.

Combien? était une observation du rapport à l’argent dans les bastions de la finance que sont New York, Londres et Singapour et dans certains pays émergents. A l’heure de la crise économique et financière, pourquoi les décideurs politiques, dont le président Obama, ne parviennent-ils pas à une régulation du système financier? Je vais rester au dehors de cela, je ne suis pas chroniqueur au New York Times!

Mais vous avez été journaliste! Oui, j’ai été journaliste, mais pas au Wall Street Journal! Combien? est sorti en 1992 et le livre n’est plus tout à fait en phase avec l’actualité. Depuis les années 1980, l’époque de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan, l’argent est devenu sexy! Pendant mon enfance — mon père était un homme d’affaires — personne ne parlait d’argent. Aujourd’hui, l’argent est partout. Il a changé la société, d’une manière positive, mais aussi négative. L’argent est pratiquement derrière tout. C’est une constante. Il faut lire Balzac et la place de l’argent dans un mariage.

La plupart du temps, derrière un divorce, il y a l’argent. L’argent avec le sexe, l’argent comme forme de pouvoir, de doute. Doute quant à sa propre image. Lors de la sortie de Combien?, j’étais à Nice. Je dînais avec deux Niçoises, très bling bling, veste Chanel et montre Cartier. L’une d’elle m’a dit: aux Etats-Unis, vous êtes obsédés par l’argent! Je lui ai répondu qu’évidemment, sur la Côte d’Azur, l’argent n’avait jamais existé!

Vous vendez des millions de livres. Quel est votre rapport à l’argent? Je ne suis pas contre le succès. J’ai vendu six millions de livres. De temps à autre, je pense que je vis comme un étudiant riche. Mon avocat, qui vit à Paris et qui est un copain depuis vingt ans, affirme que je n’ai pas changé depuis que le succès est arrivé. Je lui réponds que c’est vrai, d’une certaine manière.

Je vis entre Londres, Paris, Berlin, le Maine et je vivrai à New York dès l’automne. C’est un aspect du succès que j’aime. Je n’ai ni Ferrari, ni Jaguar, car je ne suis pas très voiture. Quand je suis à Berlin et je veux aller écouter l’orchestre philharmonique, je peux m’offrir les meilleures places. L’argent me donne une certaine liberté.

Cette qualité de vie vous rassure? Oui, j’ai une qualité de vie, mais je reste un peu anxieux au sujet de mon écriture. C’est nécessaire. Mon quinzième livre va sortir, mes romans, traduits en vingt-deux langues, ont du succès, certains sont même devenus des films, mais si l’on commence à penser que l’on est un grand écrivain, c’est le désastre! Parce que cela cache le doute. Lorsque j’écris, j’ai sans cesse des doutes. C’est un aspect du frisson créatif, absolument nécessaire. J’espère que je suis assez modeste... Pas trop tout de même.

Pour un écrivain à succès, vous ne vous enfermez pas dans votre tour d’ivoire... Je ne suis pas Français!

Voilà une pique plutôt méchante pour vos amis écrivains français, vous qui vivez à Paris! En France, j’aime taquiner. Et je peux aussi taquiner en Suisse. J’ai un grand respect pour la France et je suis si reconnaissant pour le succès que j’ai là-bas. Mais il y a un type d’écrivain — pas seulement en France d’ailleurs — qui joue au grand homme, très distant, qui affirme que l’écriture c’est l’horreur, un angoissé de la page blanche pour qui chaque mot est une torture.

J’étais à côté de ce type d’écrivain lors du dernier Salon du livre à Cognac. Je n’ai pu que lui répondre: oui Monsieur, vous avez raison, on est très seul lorsqu’on est écrivain et c’est difficile. Mais j’imagine que c’est plus difficile de travailler dans une blanchisserie industrielle ou chez Monoprix. En filigrane: la ferme! Car, quel privilège que d’écrire des romans! Certes, ce n’est pas facile, mais c’est peut-être la raison pour laquelle il y a si peu d’écrivains!

La France est-elle encore un pays qui inspire les auteurs étrangers? Oui et non. Lorsque j’ai écrit La femme du Ve, j’ai décrit un Paris en dehors des cartes postales et des clichés. Un Paris des émigrés vivant dans un quartier populaire et glauque. Un Paris des ombres. Certains de mes copains dans la Ville lumière m’ont demandé comment j’avais fait pour découvrir leur ville. J’ai répondu: à pied!

Vous allez retourner vivre dans votre terre natale. Quelle est votre radiographie des Etats-Unis au temps de Barack Obama? Assurément meilleure que celle du temps de Georges W. Bush! L’Amérique vit une période très difficile, avec une guerre culturelle. Vous avez une Amérique très progressiste, et si l’élection de Barack Obama en 2008 a été un triomphe, le succès de 2012 était bien plus important. J’étais là-bas pour une radio et le résultat de l’élection m’a scotché! C’était une grande victoire.

Dans le Maine, où j’habite une partie de l’année, le mariage pour les homosexuels est possible, sans qu’il y ait des manifestations hostiles. C’est une avancée pour un état qui, s’il n’est pas très conservateur, n’est pas très progressiste non plus. Si la plupart des habitants du Maine ont voté pour le mariage homosexuel, c’est simplement parce qu’il s’agit d’un droit de l’Homme et d’un droit civil.

Démographiquement, les États-Unis ont changé. Mais en même temps, la situation par rapport aux armes à feu est horrible. J’étais gêné et furieux lorsque le Sénat a rejeté la loi que Barack Obama et Joe Biden ont tenté de faire passer. C’est une honte que cette loi n’ait pas été approuvée. Par contre, les sondages exprimant une opinion défavorable contre les sénateurs qui ont refusé la loi, surtout dans les états progressistes, ont montré une évolution intéressante de l’opinion publique.

Je pense que le pays va changer, mais il y a une tension permanente entre les deux Amériques: celle de la côte Ouest, de la côte Est et des grandes villes comme Chicago, et le reste du pays. C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles nous avons une culture très dynamique, parce que cette société est assez schizophrène!

Vous vivez une partie de l’année à Berlin. Dans les pays du sud de l’Europe et les pays latins, Grèce, Italie, Espagne, Portugal, France, il y a de la rancœur à l’encontre de l’Allemagne, considérée comme responsable de la rigueur économique. Cela vous inquiète? L’Allemagne a toujours été ainsi, depuis l’époque de Bismarck et avant cela, à l’époque des Kaiser. La mentalité est différente. Ce qu’il y a d’intéressant en Europe, c’est la différence des mentalités. C’est pourquoi l’Union européenne est essentielle.

Cette tension, qui rappelle des moments tragiques en Europe, vous fait-elle peur? Oui, j’y pensais justement ce matin, en pleine écriture. Nous ne sommes pas dans la même situation que dans les années 1920 et 1930, aux Etats-Unis et en Europe, et qui a conduit au fascisme, une expérience catastrophique. On ne le sent pas lorsque l’on est à Berlin, ville extraordinaire, de fonctionnaires et d’artistes.

Vous venez régulièrement en Suisse. Une guerre économique semble déclarée de la part de certaines places financières anglo-saxonnes et asiatiques pour faire plier la Suisse et son secret bancaire. En tant que romancier, qu’est-ce que cela vous inspire? Je sens beaucoup de choses et je lis tout le temps les journaux. J’absorbe et j’espère vivre dans un monde actuel et non pas virtuel. Mais je reste en dehors des commentaires politiques, lorsque je suis loin de mon pays. Après le deuxième tour de l’élection présidentielle en France, beaucoup de jeunes m’ont demandé ce que je pensais de Nicolas Sarkozy. Je leur ai répondu: il a été votre président, pas le mien!

Vous dites la même chose de François Hollande? Oui, je reste en dehors de ces discussions. C’était pareil lorsque j’habitais en Angleterre, même si avec un passeport irlandais, j’avais le droit de voter là-bas et de m’exprimer. Je ne commente pas les affaires politiques des autres pays. Du moins pas en public. En privé, c’est autre chose!

Et en ce qui concerne l’Amérique? L’Amérique est un sujet central de mon œuvre et de mon esprit. Le pays, c’est comme la famille:  une dispute perpétuelle.

Paru dans La Cité n°17, du 31 mai au 14 juin 2013.