«Le cinéma post-soviétique est le reflet d’une société écartelée entre pessimisme et espoir»

Elena Hazanov vue par © Alberto Campi / Genève, 19 août 2013

Elena Hazanov vue par © Alberto Campi / Genève, 19 août 2013

Elena Hazanov, réalisatrice suisse d’origine russe, crée à Genève et à Lausanne le premier festival des films «de Russie et d’ailleurs». Une vitrine qui veut transmettre une autre image que celle véhiculée par les médias.

Mis en ligne le 15 septembre à 21h45

Depuis une vingtaine d’années, les films russes ou venant d’anciennes républiques soviétiques se fraient un chemin international et sont présentés dans les festivals les plus prestigieux, Cannes, Venise, Berlin, où il n’est pas rare qu’ils remportent les premiers prix. «Mais pourquoi ne trouvent-ils pas leur chemin jusqu’en Suisse?» La question taraude depuis longtemps la réalisatrice suisse d’origine russe Elena Hazanov, qui fréquente assidûment les circuits cinématographiques mondiaux. Elle décide alors de créer le festival Kino, première vitrine helvétique du cinéma «de Russie et d’ailleurs», dont l’édition inaugurale a lieu du 21 au 29 septembre. Des films produits en Russie, mais aussi en Ukraine, au Kazakhstan, en Géorgie, en Estonie, en Lituanie ou encore en Azerbaïdjan, seront projetés à Genève et à Lausanne. Douze longs métrages de fiction réalisés entre 2011 et 2012 ont été sélectionnés pour la compétition. Entretien avec une artiste pragmatique et lucide.

Quel genre de films avez-vous choisi de montrer au public suisse?
Elena Hazanov: Dans cette première édition, nous avons pris le soin, mes collaborateurs et moi, d’offrir aux spectateurs le spectre le plus large possible de la production des deux dernières années — pour les longs métrages de fiction en compétition —, et des trois dernières années, de 2010 à 2012 — pour les documentaires hors concours. Il y a des films graves, empreints de noirceur ou de pessimisme et des films où il y a de la lumière, de l’amour. Et des films où il y a les deux.

Par exemple?
Dans I’ll Be Around, le réalisateur Pavel Ruminov met en scène l’histoire d’Inna, une jeune femme qui élève seule son fils de six ans et qui apprend qu’elle est atteinte d’une tumeur cérébrale. Elle part alors à la recherche de la famille idéale qui adoptera son petit garçon. C’est une œuvre qui aborde une question tragique, mais qui suscite un puissant sentiment d’espoir. Quand on sort d’une salle de cinéma, on doit avoir envie de vivre!

Vous présentez des réalisations de 2010 à 2013 sous le label «films de Russie et d’ailleurs», mais vous utilisez volontiers la formule «post-soviétique». L’héritage de l’ex-URSS est-il encore aussi présent dans la production contemporaine?
Depuis plus de vingt ans, on assiste à l’émergence de créations cinématographiques venant des quinze républiques ex-soviétiques. De nouveaux cinémas nationaux autrefois liés par l’URSS font surface aujourd’hui sur une racine commune. Sous l’Union soviétique, plus de 600 films par an voyaient le jour. Une impressionnante production industrielle qui a décliné avec la chute du communisme. Chaque pays a d’abord tenté de travailler dans son coin, puis des collaborations, par exemple entre la Russie et l’Ukraine, se sont nouées grâce à cette racine commune, à ce passé commun. La nécessité vitale de faire alliance, tant du point de vue économique qu’artistique, s’est ensuite naturellement imposée.

Elena Hazanov vue par © Alberto Campi / Genève, 19 août 2013
Elena Hazanov vue par © Alberto Campi / Genève, 19 août 2013

Par quel canal est passé le témoin entre les cinéastes de l’ex-URSS et la nouvelle génération?
Il y a, à Moscou, une grande école de cinéma qui remonte à la période soviétique, et certains professeurs de l’époque sont toujours là, ils forment la nouvelle génération. Ils n’ont pas tous disparu, et on continue à avoir besoin d’eux. La nouvelle génération se considère fière d’avoir été formée par l’ancienne génération. Mais beaucoup de choses ont évidemment changé. D’un point de vue technique, on peut parler de «révolution». Jamais le cinéma soviétique n’a par exemple utilisé le son direct, tous les films étaient doublés, les acteurs se doublaient eux-mêmes, comme dans l’Italie de la «belle époque» de Fellini et de Cinecittà. La nouvelle vague s’est aussi formée en réalisant des films publicitaires. Certains de ses représentants sont passés par là.

Y a-t-il une dominante dans la production post-soviétique? Est-elle sentimentale, intimiste, sociétale, politique?
Il y a tout cela à la fois. Mais les films qui dénoncent des problèmes sociaux ont parfois de la peine à être distribués et à atteindre un grand nombre de spectateurs. En Russie par exemple, le public aime beaucoup les films des auteurs russes, mais il privilégie les films qui permettent de s’évader, de quitter un quotidien souvent difficile. Le film Elena d’Andreï Zviaguintsev, qui raconte l’histoire d’une femme modeste courant après l’héritage de son mari, n’a pas vraiment marché en Russie, alors qu’il connaît un certain succès un peu partout dans le monde. C’est un film qui rappelle peut-être trop les difficultés actuelles de la vie pour un grand nombre de Russes, qui ressentent le besoin de se distraire au cinéma.

Pour rester en Russie, qui sont les cinéastes qui «parlent» aux Russes?
Il y en a un certain nombre, mais je citerais surtout Valery Todorovsky, fils de Piotr Todorovsky, réalisateur notamment du film Romance du front (1983), nommé pour l’Oscar du meilleur film en langue étrangère. Valery Todorovsky, qui sera présent au festival Kino, a commencé ses travaux dans les années 1990. à l’époque, c’était le désert, le cinéma russe semblait sur le point de disparaître après la chute de l’URSS, ou en tout cas incapable de se relever. Ce cinéaste a depuis réalisé huit films qui parlent à tout le monde, certains sont des comédies, d’autres des films engagés. Le festival lui consacre une rétrospective.

Quels films projetés au festival Kino nous disent à nous comment vivent les gens «en Russie et ailleurs»?
Ce sont notamment les documentaires qui montrent la vie quotidienne des Russes, mais pas seulement d’eux. Si vous voulez savoir quelles sont les aspirations profondes des personnes ou ce qu’elles mangent au petit déjeuner, regardez des films comme Retracing Russia, projeté en présence du réalisateur Yuri Burak, qui raconte le voyage d’Evgueni Burak à la rencontre de ces hommes et de ces femmes qu’il avait photographiés dans la région de Smolensk vingt ans avant la chute de l’URSS. Ces photos font l’objet d’une exposition à la Maison des arts du Grütli durant la période du festival.

Quel est l’état de la distribution cinématographique dans les pays ex-soviétiques?
C’est un système huilé qui s’est bien redressé après l’effondrement de l’Union soviétique, mais qui connaît aujourd’hui un problème de taille: le piratage. Si une production n’a pas les moyens de protéger ses films de ce fléau — des moyens qui peuvent aller de la requête d’une protection politique au plus haut niveau de l’état, ou le fait de débourser de sommes importantes — alors ses films se retrouvent sur le web à peine deux jours après leur sortie en salle. C’est très dur pour les distributeurs et les producteurs russes qui sont désespérés. Ce n’est pas comparable avec ce qui se passe en Europe, où le piratage ne sévit pas autant que dans les pays post-soviétiques, notamment en Russie, où la situation est dramatique.

Y a-t-il des restes de censure dans les pays ex-soviétiques?
Lorsque des subventions étatiques entrent en jeu, très probablement. Mais c’est une censure indirecte. Personne n’interdit de faire un film. On peut réaliser une œuvre cinématographique sans devoir la soumettre au bon vouloir de l’administration. Mais si un film dérange par exemple le pouvoir politique en place, la télévision d’état ne va pas forcément l’acheter, et il aura de la peine à passer le cap de la commission ministérielle de la culture qui accorde les subventions. Cela est connu dans le milieu professionnel, mais comme il n’existe pas de liste «officielle» des films recalés, et qu’il n’y a pas de transparence, on ne peut pas l’affirmer avec certitude.

Un cinéaste est-il considéré comme un intellectuel en Russie?
D’une manière générale, les cinéastes jouent à fond leur rôle d’intellectuels, et sont considérés comme tels par le grand public. Mais ils sont prudents sur les questions politiques, car ils ont avant tout envie de faire du cinéma, d’exprimer leur art, et tout le monde sait que si on se frotte à la politique, on risque de tout perdre. Ils ne se prononcent pas en faveur du pouvoir, mais pas ouvertement contre non plus.

La population est-elle à l’écoute de la parole de ces intellectuels?
Nikita Mikhalkov a une influence, les Russes l’écoutent et lui font confiance. La nouvelle génération de cinéastes est moins connue, donc elle a moins d’influence. Valery Todorovsky pourrait profiter de sa notoriété, mais il ne s’exprime jamais sur des questions politiques. Existe-t-il, dans les pays post-soviétiques, une «politique culturelle» clairement affirmée en faveur du cinéma? Il y a clairement une «volonté» politique en faveur de la création et de la production cinématographiques, mais les choses changent trop vite. à l’image de l’instabilité générale qui caractérise la vie en Russie, la politique culturelle est aussi instable. Un fonds créé aujourd’hui pour le cinéma peut disparaître le lendemain. Cela a été le cas dernièrement. Un nouveau fonds spécial a été mis en place, mais on ne sait pas encore qui va le gérer, qui va s’occuper de quoi. Les sables restent mouvants. Beaucoup de producteurs étrangers aimeraient travailler en Russie et co-produire des films avec les Russes, mais cette instabilité freine leurs ardeurs. Les co-productions sont essentielles pour l’essor des cinémas émergents, comme le sont les cinémas post-soviétiques. Elles se réalisent depuis quelques années avec l’Allemagne et surtout avec la France. Tout le monde attend que le système se stabilise, ce qui permettrait de travailler plus sereinement et de donner un nouvel essor au cinéma post-soviétique.

Elena Hazanov vue par © Alberto Campi / Genève, 19 août 2013
Elena Hazanov vue par © Alberto Campi / Genève, 19 août 2013

Qu’en est-il des co-productions avec la Suisse?
En 2004, mon long métrage La traductrice était l’une des premières co-productions officielles entre la Suisse, où la moitié du film a été tournée, et la Russie, où on a tourné l’autre moitié. Le film a été présenté la même année au festival de Locarno. D’autres co-productions ont depuis vu le jour. En 2012, le documentaire Playback est réalisé par le Russe Pavel Kostomarov et le Suisse Antoine Cattin. C’est un film montrant la vie des gens sur le tournage d’un film d’Alexeï Guerman, Il est difficile d’être un dieu, un film de science-fiction inspiré d’un roman culte d’Arkadi et Boris Strougatski. Antoine Cattin a travaillé avec cet immense auteur russe, qui a réalisé six films dans sa carrière, et des chefs-d’œuvre comme 20 jours sans guerre (1976) et Mon ami Ivan Lapchine (1984). Ses films s’attiraient parfois les foudres de la censure et pouvaient rester pendant des années sur l’étagère du ministère de la culture. Il s’agit d’œuvres complexes, dont la production durait des années. Guerman était capable de tout refaire, et de jeter aux orties des mois et des mois de travail! Playback est projeté en hommage à ce cinéaste mythique qui est décédé en février 2013.

Quelles sont les «lacunes» à combler en priorité dans le cinéma post-soviétique?
Il manque une formation de producteur, ce profil professionnel qui se charge du budget, de la planification financière et de la gestion. C’est un métier important, essentiel, qui ne s’improvise pas. Certains ont fait des formations à l’étranger, mais cette figure manque encore cruellement. Il y a aussi les relations internationales à améliorer et la nécessité de soutenir la création indépendante et le cinéma d’auteur. C’est une problématique générale, qu’on retrouve un peu partout.

Quelle est la part du cinéma post-soviétique dans le marché mondial?
Je vous donne les chiffres pour le cinéma russe, qui est le cinéma de référence pour les pays post-soviétiques: sa part est aujourd’hui de 14%, avec une quarantaine de films produits par an. Pour la seule Russie, qui est un énorme pays, ce chiffre est vraiment minimaliste. Mais il marque une croissance claire. A la fin de la perestroïka, le cinéma russe ne parvenait à s’octroyer que 4 à 5% du marché. Parmi les quelque quarante films produits actuellement par an, deux tiers ne sortent jamais dans les grandes salles de distribution, mais pour des projections sporadiques. Parallèlement, le nombre de salles continue d’être en pleine croissance. Dans les années 2000, une salle de cinéma ouvrait presque chaque jour en Russie.

Le public est-il présent dans les salles?
Les gens vont de plus en plus au cinéma, ils aiment le cinéma. Mais à cause du piratage, cet amour pour les salles de cinéma peut changer. A l’époque communiste, quand un film sortait, tout le monde allait le voir, les gens s’habillaient comme pour aller à une réception, le public imprimait les répliques des acteurs et les intégrait dans la vie quotidienne. Des comédies soviétiques passaient chaque année à Noël, on les connaissait par cœur. Aujourd’hui, le public est toujours présent, mais différemment. Reste qu’il est bien là. Prenez l’exemple du film Legend no 17 de Nikolaï Lebedev, sorti cette année. Le «numéro 17» est celui du grand joueur russe d’hockey sur glace Valery Kharlamov, qui a marqué deux buts, le 2 septembre 1972, lorsque l’équipe nationale soviétique a gagné 7 à 3 contre la mythique équipe canadienne, à Montréal, scellant l’entrée de l’URSS dans le cercle des meilleures équipes mondiales. Ce film a enregistré 30 millions de spectateurs en deux jours. C’est énorme. Les gens faisaient la queue pour aller le voir. Le festival Kino s’ouvre avec la projection de ce film à succès, qui n’est pas en compétition.


Festival Kino, Cinémas du Grütli (Genève) et Cinémathèque suisse (Lausanne), du 21 au 29 septembre 2013, www.kinofestival.ch

Article paru dans l'édition n°21 / An II de La Cité, du 13 au 27 septembre 2013.