«Les journalistes en ont assez de courber l’échine et de céder au fatalisme ambiant»

© Anastasia Dutova / Lausanne, 30 mai 2013

© Anastasia Dutova / Lausanne, 30 mai 2013

Pour le journaliste français Jean Stern, auteur du livre Les patrons de la presse nationale. Tous mauvais, il ne suffit pas d’imputer la crise des journaux à une affaire d’annonceurs volages ou de concurrence numérique.

Par Fabio Lo Verso
Publié le 20 septembre 2013

Ancien de Libération, Jean Stern a été rédacteur en chef édition de la Tribune, responsable pendant six ans de la réalisation de ce quotidien de référence marqué par la volonté d’être le journal de l’économie plus que celui des patrons. Après avoir changé de mains à deux reprises pour un euro symbolique, il paraît depuis 2012 en édition hebdomadaire sur le web. «Il aurait connu un autre destin si ses patrons, notamment le groupe de luxe LVMH pendant une quinzaine d’années, avaient cru autant à ce journal que son équipe.»

C’est l’un des nombreux exemples de gestion pour le moins erratique des propriétaires de journaux, que le journaliste décrit minutieusement dans son ouvrage Les patrons de la presse nationale. Tous mauvais (La Fabrique Éditions, octobre 2012). De passage à Lausanne, invité à débattre avec les lecteurs de La Cité, il explique comment, en France, la crise des journaux est une affaire somme toute plutôt lucrative, pour ceux qui les possèdent.

Comment le rachat d’un titre en perte peut-il s’avérer une bonne affaire?
Jean Stern: Tout simplement pour des raisons fiscales, liées à la financiarisation du capitalisme depuis trois décennies. Le capitalisme d’industrie est devenu un capitalisme de finance, et les grands groupes sont organisés selon le système de holdings, qui permet, si certaines filiales sont en perte, de faire baisser l’imposition globale de l’ensemble du groupe. C’est imparable, et très difficile à contrôler, car les empires des nouveaux capitalistes ont de multiples ramifications, holdings, sous-holdings, holdings en cascade, en France, au Luxembourg, aux Pays-Bas, en Belgique, qui ne servent qu’à générer des flux financiers. On appelle cela l’optimisation fiscale, c’est à la fois très simple sur le principe et très sophistiqué à mettre en place. Dans les vastes empires de ces patrons, qui comptent désormais parmi les plus riches d’Europe, les journalistes sont bien moins importants que les conseillers fiscaux, les banquiers d’affaires, les avocats, les agents d’influence et autres conseillers en communication. Mais ils ont cependant un rang à tenir: un journal peut être aussi une arme de dissuasion massive contre un rival en affaire, sortant opportunément une affaire pourrie...

La presse française est-elle devenue une niche fiscale?
Si on considère qu’une niche fiscale est une opportunité pour payer moins d’impôts, certainement. Et c’est un véritable paradoxe économique qui illustre le cynisme de toute l’histoire: au lieu de redresser les entreprises de presse, ce qu’ils savent faire dans les secteurs où ils excellent par ailleurs — le luxe, l’industrie de la défense, le web, la distribution, etc. — ils les maintiennent tout juste hors de l’eau, pour leur éviter de couler, ce qui serait désastreux pour «l’image» des propriétaires, tout en les mettant dans un tel état de faiblesse économique et de manque de moyens pour réaliser une information de qualité. On fout ainsi la honte, pour parler familièrement, aux journalistes: vous me coutez cher, vous me faites perdre de l’argent, je suis pourtant un sauveur de la liberté de la presse et de la démocratie. Plus de moyens? La bonne blague! Estimez-vous heureux que je fasse vos fins de mois. La messe est dite. Mieux vaut de petits arrangements avec un milliardaire et ses hommes de l’ombre qu’un stage prolongé au pôle emploi. N’oublions jamais qu’un tiers des journalistes professionnels français titulaires de la carte de presse sont chômeurs, pigistes, précaires. Sans compter tous ceux qui ne gagnent pas assez, c’est à dire moins que le SMIC, environ 1200 euros par mois, pour bénéficier de la carte de presse. Sans compter tous ceux qui ont préféré changer de voie. Alors oui, la presse française est une niche fiscale, changer la fiscalité serait la toute première des révolutions à faire. D’ailleurs, durant sa campagne présidentielle, le candidat François Hollande avait promis une vaste réforme fiscale. On l’attend... Constatons simplement que la presse n’est qu’un élément parmi d’autres du vaste creusement des inégalités qui fracture la France comme les autres puissances occidentales: alors que les principaux journaux parisiens appartiennent par exemple aux dix hommes les plus riches du pays, les rémunérations moyennes des pigistes ont baissé de 43% depuis 2007.

© Anastasia Dutova / Lausanne, 30 mai 2013
© Anastasia Dutova / Lausanne, 30 mai 2013

Et comment se portent les journalistes?
Les journalistes français vivent, pour les grandes rédactions parisiennes et les groupes de presse magazine, au rythme des départs volontaires ou forcés. Deux des principaux journaux parisiens, L’Équipe et Le Figaro, subissent en ce moment même des plans sociaux qui se traduisent par des dizaines de suppressions d’emplois. Ce qui est nouveau, c’est que des plans de départs d’envergure touchent également des grands titres de la presse quotidienne régionale. Tous secteurs et métiers confondus, la presse française a perdu plus de 15 000 salariés depuis dix ans, et ce n’est pas fini. Des phénomènes de concentration sont en cours en France, notamment dans le secteur de la presse quotidienne régionale, avec la constitution du groupe Ebra dans l’est du pays, contrôlé par le Crédit Mutuel, et l’arrivée, que l’on peut considérer comme tragique, de Bernard Tapie dans la presse du sud est. Avec comme associé, rappelons-le puisque nous sommes en Suisse, Philippe Hersant, exilé fiscal dans votre pays, où il mène d’ailleurs quelques affaires de presse.

Quelle est la vraie nature de la crise des journaux?
Il faut s’interroger sur les termes «crise des journaux». Est-ce la crise d’un modèle industriel né au XIXe siècle, et boosté par des inventions aussi formidables que le chemin de fer, la photographie, le téléphone? Ce modèle est certes mis à mal par les révolutions induites par le numérique. Ou est-ce la crise d’un contrat de lecture passé entre un journal émetteur et un lecteur récepteur? Cette crise de confiance se nourrit d’un sentiment que la presse est au service des puissants et ne dit pas ou plus la vérité. Et c’est hélas vrai: la presse nationale française est désormais contrôlée par les hommes les plus riches de notre pays et, pour eux, la presse est d’abord un accessoire de puissance. Moins nombreux, les journalistes enquêtent moins, moins longtemps, moins souvent, moins loin. Dans le même temps, la presse est redevenue un champ d’expérimentations et d’innovations sur différents supports, avec différents langages. Ce champ n’a pas forcément encore de modèle économique. Mais l’idée d’arrêter de courber l’échine, de rompre avec un certain fatalisme qui a marqué une génération de journalistes, gagne du terrain.

En Suisse, les éditeurs imposent à leurs titres une rentabilité de 15%. De quoi faire pâlir d’envie les patron français?
Il faut distinguer la presse magazine de la presse quotidienne. Mais c’est vrai que des chiffres de 15% de rentabilité sont impensables, dans un secteur — plus précisément celui de la presse quotidienne — globalement dans le rouge depuis trente ans! En presse magazine, les chiffres varient selon les groupes entre 1 et 5% de rentabilité, mais 2013 s’annonce pour tout le monde très difficile, et plusieurs groupes vont probablement plonger. Ce qu’il y a de curieux, et de très propre au système français, c’est la nature même du capitalisme français des médias, sous assistance étatique. En 2011, les aides directes et indirectes de l’état à la presse représentaient 10% du chiffre d’affaires du secteur, 20% pour les quotidiens. C’est d’ailleurs une féroce ironie de constater que nos milliardaires ultra libéraux sont les acteurs d’un système de cogestion paritaire avec l’état. Qui se mêle de tout, ne règle rien et finit toujours par payer. Cela dit, les choses sont en train de changer, mais les lobbys des patrons de presse sont puissants. Les réformes de 2007 ont fait plouf. Attendons de voir ce que le cru 2013 va donner.

Les éditeurs suisses plaident que les impératifs de rentabilité permettent d’assurer les investissements dans l’outil de production. Mais depuis dix ans, en réalité, tout a été revu à la baisse: le nombre de journaux comme celui des pages, des effectifs et des correspondants à l’étranger, qui ont, eux, pratiquement disparu. Qu'en est-il en France?
C’est la même chose, hélas. Moins de bureaux à l’étranger, moins de reportages, moins de pages. C’est d’ailleurs plus vrai pour la presse magazine que pour une partie de la presse quotidienne, qui connait depuis quelques mois un renouveau éditorial parfois de grande qualité, sur le papier comme sur le web. Dans la presse magazine c’est le désastre; textes, illustrations et photos à la baisse, rédactions comprimées, temps d’enquête réduit à quelques coups de fil...

Vous relevez dans votre livre que l’automne 2011 a connu «le plus grand plan social de France». La presse est-elle le secteur le plus sinistré de l’Hexagone?
Certainement pas. C’est d’ailleurs un petit secteur industriel. Mais il est vrai qu’aucun autre secteur n’a connu, en proportion, une telle purge, qui a commencé à partir de 2003-2004. C’est long, dix ans de crise. Mais ces faits marquent peu les esprits, et je le vois bien depuis la sortie de mon livre. J’ai réchauffé certains dans la profession, mais on est loin d’entrevoir des issues. La profession est peu organisée, peu syndiquée, faite d’intérêts contradictoires. Il y a du ressentiment des plus jeunes à l’égard des plus âgés, et beaucoup de désabusement chez ces derniers. Donc, on est lucides, mais on ne bouge guère. J’ai dit au conseil national du SNJ, le principal syndicat de journalistes, à l’assemblée générale de la CFDT journalistes qu’il fallait envisager plus de radicalité, des actions symboliques, une grève générale pourquoi pas. Attendons. Je suis tout seul, on m’écoute et me lit, c’est déjà cela. Mais pour faire avancer le schmilblick, ce n’est évidemment pas suffisant.

© Anastasia Dutova / Lausanne, 30 mai 2013
© Anastasia Dutova / Lausanne, 30 mai 2013

Quelle est votre analyse des états généraux de la presse sous Sarkozy?
Une vaste blague, une fumisterie, mais qui a permis de retarder les échéances, et d’éluder les véritables questions. D’abord le «contenu» des journaux, même si je n’aime guère ce terme et ensuite le réseau de distribution. Plus de 1000 points de vente ont fermé en 2012 en France, et le rythme annuel était déjà de plus de 500 ces dix dernières années. Il y a moins de 27 000 points de vente, et certains analystes pensent qu’il n’y aura plus que 14 000 dans cinq ans. Or quand un point de vente ferme, 70% des ventes qu’il réalisait disparaissent. Et de ce point de vue, le numérique est une menace lourde. Car si l’on voit bien que certains grands médias anglo-saxons, comme le New York Times ou le Wall Street Journal, sont en train de trouver un nouveau modèle économique multimédia, du papier au web en passant par la télé et les réseaux sociaux, il n’en est rien pour la presse magazine. À l’exception de la presse professionnelle, les hebdomadaires et les magazines sont affaiblis par le numérique. Et la crise économique n’arrange pas ce qui a longtemps fait sa fortune, avec le recul des investissements publicitaires dans la presse.

Hubert Beuve-Mery, mythique fondateur du Monde, prônait en 1966 l’avènement d’une presse à but non lucratif.
Il prêchait dans le désert, la France était au cœur des Trente Glorieuses, la presse était alors pleine aux as, sans comprendre que la télévision allait bientôt lui voler son pain blanc, c’est à dire l’or de la publicité. Beuve-Méry était à la tête d’un formidable journal, mais son indépendance ne plaisait pas à tous. Il a sans doute manqué de relais politiques, à droite comme à gauche. Ni Pompidou, alors Premier ministre, ni Mitterrand, chef des socialistes, ni le Parti communiste français, encore puissant à l’époque ne l’ont soutenu. Certains journalistes, certains dirigeants d’entreprise de presse même considèrent, depuis la sortie de mon livre, qu’il serait bon de réfléchir à un statut spécifique pour les entreprises de presse, qui les mettraient à l’abri des appétits financiers des patrons. C’est malheureusement sans doute trop tard pour certains journaux. Mais pour d’autres, ce serait une nouvelle chance à saisir.

Où va la presse française?
Je suis optimiste malgré tout, et je ne crois absolument pas à la disparition des journaux. Le numérique est souvent une chance formidable d’innover à moindre coût, d’expérimenter de nouvelles formes de journalisme que je trouve passionnantes, le web reportage, le data, le live aussi. Je pense en fait qu’il faut changer d’échelle, penser à des projets plus modestes, dans une logique que je définirais comme small is beautiful. On à plus de chance aujourd’hui de réussir des petits projets, fondés sur des communautés de pensées et d’intérêts et surtout basés sur des modèles économiques s’exonérant de la publicité. Il y a plein de médias qui voient le jour, souvent novateurs et passionnants. Les collaborateurs et les équipes sont encore souvent bénévoles, mais quitte à ne pas gagner de l’argent, autant faire ce qu’il te plait!

Article paru dans l’édition bimensuelle de La Cité datée du 14 au 28 juin 2013.


Fabio Lo Verso
Directeur de la publication
(en septembre 2013, il était rédacteur en chef)