«Avant, la fidélité des lecteurs était politique. Aujourd’hui, cet intérêt est fluctuant»

Serge Lafaurie dans les années 1970 / DR

Serge Lafaurie dans les années 1970 / DR

Rencontre avec Serge Lafaurie, ex-directeur de la rédaction du Nouvel Observateur, un observateur de tous les instants d’un demi-siècle de vie politique et médiatique en France.

Par Jean-Christophe Aeschlimann à Paris
Publié le 11 octobre 2013

Serge Lafaurie était avec Jean Daniel à la fondation du Nouvel Observateur, en 1964. Il y travaille encore aujourd’hui, près d’un demi-siècle plus tard. Nous l’avons rencontré à la rédaction du journal, place de la Bourse à Paris, où il a conservé un bureau. Longtemps directeur de la rédaction, Serge Lafaurie a vu, en cinquante ans, le monde changer de fond en comble, celui de la presse mais aussi celui de la politique. Ses convictions, elles, n’ont pas varié.

Comment a commencé votre aventure du journalisme?
Serge Lafaurie: Un ami travaillait à l’hebdomadaire protestant Réforme, dirigé à l’époque par un homme admirable, le pasteur Albert Finet, et j’ai commencé à y faire des revues de presse et des reportages. Au bout d’un an, je suis tombé tuberculeux et suis parti me soigner à la montagne d’abord, puis à l’Hôpital de la Cité universitaire à Paris, ensuite au sanatorium de Saint-Hilaire du Touvet, près de Grenoble. Je m’y suis retrouvé, petite ironie de l’histoire, avec l’historien François Furet qui était encore, à l’époque, un communiste orthodoxe et militant qui animait la cellule du parti au sanatorium. Au bout de trois ans, la tuberculose a définitivement disparu de ma vie. Je suis revenu à Paris. Nous étions en 1953 et j’avais quelques amis dans la mouvance de L’Express, alors en phase de création. J’y suis entré comme pigiste. Je m’entendais bien avec Jean-Jacques Servan-Schreiber, son fondateur, comme avec Françoise Giroud, et je m’y suis rapidement senti à l’aise. J’y suis resté dix ans, jusqu’en 1964. Je faisais des reportages mais j’étais beaucoup à la direction de la rédaction, comme rédacteur en chef adjoint.

Toujours avec Jean-Jacques Servan-Schreiber?
Et Françoise Giroud et Philippe Grumbach, le bras droit de Servan-Schreiber, très actif et intelligent. Servan-Schreiber lui-même était évidemment un homme très intéressant, tonique et décidé, avec un talent de plume réel. L’époque était très chaude politiquement, c’était la guerre d’Algérie. C’est là que j’ai connu Jean Daniel, entré à L’Express pour couvrir l’affaire algérienne comme reporter et analyste, puis devenu rédacteur en chef. Pardonnez-moi d’aller ici un peu vite, j’en viens à 1962, année des Accords d’Evian et de la fin de la guerre d’Algérie, à laquelle succède une période de soulagement et de dépolitisation des esprits. Servan-Schreiber décide alors que son journal doit changer, s’écarter de la polémique politique et devenir un magazine dans le style du Time américain, très moderne, avec des papiers plus courts. Mais l’époque en elle-même reste marquée par de profonds clivages politiques. C’est encore la guerre froide. Plusieurs membres de la direction, autour de Jean Daniel, de Michel Bosquet — qui n’est autre que l’essayiste et théoricien écologiste André Gorcz — , de K.S. Karol, de plusieurs autres journalistes et du directeur artistique Robert Namia, quittent L’Express. Nous sommes au début de 1964. Je pars avec eux.

C’est au même moment que Claude Perdriel et Jean Daniel songent à lancer un nouveau journal?
Les discussions portaient sur la question de savoir s’il fallait créer un hebdomadaire ou reprendre un titre existant en lui donnant un nouveau nom. Finalement, en novembre 1964, a lieu la fusion des deux équipes, les arrivants de L’Express et ceux qui restaient de France Observateur. Le Nouvel Observateur était né. Tout a commencé lorsqu’un jeune industriel dont l’entreprise allait bientôt connaître le succès (la SFA, Société française d’Assainissement), Claude Perdriel, avait mis un peu d’argent dans France Observateur, un journal fondé à l’époque par Claude Bourdet, Roger Stéphane, Gilles Martinet, Hector de Galard et des hommes de la gauche non communiste, disons marxiste modérée. Créé au moment de la guerre de Corée, au pic de la guerre froide, ce magazine petit format, sans photos, ressemblait un peu au journal anglais de gauche The New Stateman, à la fois littéraire, culturel, économique et politique, qui n’existe plus. France Observateur se portait bien, surfait sur la vague de l’anticolonialisme et était souvent saisi pour ses dénonciations de la torture en Algérie. Mais à partir de 1962, l’intérêt pour l’Algérie et la décolonisation décroît, des dissensions apparaisent entre les fondateurs du journal, et France Observateur décline. De 60 000, il tombe à 20 000 exemplaires.

Le Nouvel Observateur était-il attendu?
Notamment par beaucoup d’intellectuels, je dirais toute une mouvance de gauche qui voulait se démarquer du stalinisme tout en continuant à lutter pour un socialisme démocratique. Nous avons là, sous les yeux, le sommaire du premier numéro (Serge Lafaurie va chercher un exemplaire de la première édition du journal). Assez éblouissant!: Hector de Galard, Gilles Martinet, Michel Bosquet, Olivier Todd, K. S. Karol, Paul Johnson, Françoise Sagan, Nelson Algren, Katia D. Kaupp, Bernard Franck, Pierre Nora, Dominique Fernandez, Bernard Pingaud, Monique Lange, Michel Leiris, Georges Wilson, Jean Vilar, Abel Gance, Georges Clouzot, Michel Cournot, Robert Benayoun, etc. Parmi les journalistes, il y avait aussi, déjà là ou qui allaient nous rejoindre, François Furet, Mona Ozouf, Jacques-Laurent Bost, Guy Dumur, Josette Alia et Jean-Francis Held, qui écrivait des chroniques sociales très fines et brillantes, petites études de sociologie des nouveaux arts de vivre. J’allais oublier les dessinateurs: nous avons eu, les uns après les autres, Folon, Bretécher, Desclozean, Sempé, Wolinski, Copi, et, bien sûr, Wiaz qui est toujours chez nous....

Le journal possédait un fort magnétisme...
Tout le monde ou presque voulait y écrire. Ce furent des années d’une fièvre heureuse pour le journal et ceux qui le faisaient. Nous étions partis tout petits, avec un tirage très modeste. Nous y passions souvent des nuits blanches, réécrivant les papiers de ceux qui n’étaient pas des vedettes, prenant le petit déjeuner dans un bistrot à l’aube, épuisés et euphoriques. Nous étions des nains face à L’Express, qui caracolait en tête. Mais au fil des années, nous sommes remontés tranquillement, pour devenir finalement, aujourd’hui, le premier des news magazines en France, avec un peu plus de 500 000 exemplaires vendus, par abonnement et en kiosque. Nous devançons L’Express et Le Point.

Comment définissez-vous le profil politique du Nouvel Observateur?
Au départ, c’est un journal social-démocrate. à l’arrivée, un journal social-démocrate. Sauf que, au début, nous pensions qu’un socialisme disons marxiste n’était pas inimaginable, qu’un socialisme réalisé serait possible. Ce n’est évidemment plus le cas aujourd’hui. Le socialisme des cent propositions de François Mitterrand s’est fracassé sur la réalité dans les trois années qui ont suivi son arrivée à la présidence de la France. Mais dans les commencements du journal, nous observions les socialismes dans le monde, nous pensions que Cuba, ou même la Chine, pouvaient représenter un espoir. C’était évidemment aussi l’époque des luttes anticoloniales et révolutionnaires, et nous étions très présents sur ces fronts-là. Nous étions anticapitalistes si, par capitalisme, on entendait l’impérialisme américain qui dominait alors toute une série de pays, notamment en Amérique latine, soumis à des dictatures. Les mouvements socialistes, pensait-on, et même communistes pourraient contribuer à libérer ces pays.

A quel moment avez-vous renoncé à cette idée?
L’époque a basculé en 1989, avec la chute du Mur de Berlin mais les choses avaient commencé à se dégrader bien avant. L’inefficacité du régime soviétique et l’horreur de son totalitarisme étaient apparus depuis longtemps. L’espoir d’un socialisme réalisé subsistait cependant dans beaucoup d’esprits, même effiloché. La grande rupture, la fin des idéologies, comme on l’a dit, a eu lieu en 1989. Cela n’a pas été pour autant la «fin de l’histoire», mais disons, pour le moins, que le capitalisme et le marché ont triomphé. à partir de cette date, l’objectif est devenu de tenter de domestiquer le marché, de l’humaniser. Cet effort de domestication et d’humanisation avait déjà été important jusque-là, mais l’est devenu encore plus a fortiori, faute d’autre chose. 1989 a représenté le déverrouillage brutal, historique traduit comme on s’en souvient par l’éclatement de l’URSS jusque-là restée homogène et d’une puissance intimidante sur le plan international. Pour un journal comme le Nouvel Observateur, qui avait toujours été social-démocrate, ce ne fut pas un abandon d’idéologie, mais cela a coloré notre vision des évolutions possibles dans le monde.

Pour en revenir à l’opposition entre Jean-Jacques Servan-Schreiber et Jean Daniel, comment ces deux visions de la France et du monde s’affrontaient, dans les années soixante?
Servan-Schreiber était un radical, modéré, de gauche certes mais radical quand même. Après avoir abandonné le journalisme, il deviendra d’ailleurs le candidat politique du parti radical. Un peu mégalomane, se prenant parfois pour un petit Kennedy, sans en avoir tout à fait les moyens, malgré son intelligence et son énergie. Ses ambitions fortes se sont emballées, il a voulu devenir président de la République. La fin de sa vie, hélas, avec la maladie d’Alzheimer, a été pénible et longue. Mais Servan-Schreiber était un homme brillant, loin d’être antipathique et indifférent, en même temps qu’agaçant et autoritaire.Jean Daniel voulait continuer le combat, à la manière des mendésistes que nous étions. Mendès-France aussi avait été un radical, mais socialiste. Or, pour Servan-Schreiber, tout cela avait fini par ressembler à un combat perdu d’avance. Il pensait que les gens voulaient passer à autre chose, vivre bien et mieux, et qu’ils avaient besoin d’un journal libéral, de centre bien sûr et non de droite, mais non plus d’une gauche militante. D’où l’opposition avec ceux qui ont fondé le Nouvel Observateur, lesquels croyaient encore en la possibilité d’un socialisme à la française.

Qu’a représenté pour le journal l’échec spectaculaire des débuts de François Mitterrand à la présidence, avant le retour à la rigueur?
De 1981 à 1984, nous avons été abandonnés par 10% de nos lecteurs et la moitié de notre publicité. Parmi les lecteurs qui nous quittaient, certains étaient hostiles à Mitterrand, lui en reprochant d’avoir appelé les communistes au gouvernement. Et d’autres, favorables à Mitterrand, se demandaient pourquoi le journal demeurait critique et non docile à la voix de son maître. En fait, le journal était devenu flottant dans son identité et n’allait pas très bien économiquement. Au tournant de la rigueur, nous avons relancé le journal, avec Franz-Olivier Giesbert comme nouveau directeur de la rédaction. C’est aussi à cette époque qu’arrivent des journalistes comme Jean-Paul Mari, Claude Weil, aujourd’hui directeur de la rédaction, Olivier Peretié, d’autres encore, rejoignant Jacques Julliard, éditorialiste depuis 1978. Et on a refait la maquette.

Cette relance impliquait-elle un rééquilibrage politique du journal?
Pas véritablement politique, plutôt d’ouverture sociale et journalistique. Jacques Julliard, catholique de gauche, reflétait bien ce renouveau dans ses chroniques.

Après avoir bataillé contre L’Express, le Nouvel Observateur va subir la concurrence du Point... ... et bien sûr, en 1985, L’Evénement du jeudi. Mais avant, vous avez raison, il y avait eu le lancement du Point, créé en 1972 par des transfuges de L’Express. Le Point a bien marché et a trouvé sa clientèle de centre droit. C’est un bon journal aujourd’hui dirigé par Franz-Olivier Giesbert. Il a été et reste un vrai concurrent pour nous, comme l’a été L’Evénement du Jeudi devenu plus tard Marianne. L’Evénement du Jeudi, c’était, bien sûr, Jean-François Kahn, son brio, son côté chien fou et trublion, l’audace politique, la gauche qui ne se laisse pas dicter quoi que ce soit et appelle un chat un chat. L'hebdomadaire Marianne, qui lui a succédé, continue à faire du spectaculaire. Les papiers sont souvent bons. C’est un journal qui cherche à faire des Unes agressives, et peut-être cela se justifie-t-il parfois. Son style est particulier, enflammé, un peu outrancier. Qu’il s’agisse des privilèges ou du gouvernement, Marianne attaque flamberge au vent. Le journal se vend bien au numéro, mais il a peu d’abonnés. Je crois qu’aujourd’hui, comme tout le monde, il souffre plutôt.

Comment se porte aujourd’hui le Nouvel Observateur?
En matière de publicité, la situation est difficile pour tous les magazines et hebdomadaires comme le nôtre. Par rapport à l’année dernière, la baisse est de près de 10%. Le Point perd aussi beaucoup, mais vend plus que nous au numéro parce qu’il a moins d’abonnés. L’Express a perdu aussi, comme le Nouvel Observateur, disons entre 5 et 8%. Les ventes ont baissé partout.

C’est un changement de paradigme qui s’annonce?
C’est une bataille difficile, en particulier depuis la crise. De nombreux facteurs convergent. Les gens ont moins envie de dépenser 3,50 euros pour un numéro. Et il y a le développement d’internet, des tablettes et des smartphones, sur lesquels on peut consulter à peu près tous les journaux. Je note d’ailleurs que le site du Nouvel Observateur marche bien, troisième en termes de fréquentation derrière du Figaro et du Monde. Mais tout cela coûte de l’argent, il faut une équipe et des investissements, et de là à dire que cela rapporte, il y a un pas. On peut supposer qu’internet rapportera à terme, et que l’avenir sera fait d’une consommation web de plus en plus forte, le papier allant en déclinant. Mais cela prend du temps, et les investissements ne sont pas rapidement rentables.

Parlez-nous un peu de Jean Daniel, le père et figure tutélaire du Nouvel Observateur?
C’est un homme à la grande indépendance d’esprit, jamais embrigadé dans une orthodoxie ou un parti quelconque. Jeune, il avait pour maître à penser André Gide, un Gide qu’il a vu devenir communiste, puis revenir de Russie pour écrire Retour d’URSS et Retouches à mon retour d’URSS, plus sanglant encore dans la dénonciation. Jean Daniel a toujours cultivé le doute, la distance, le refus de se laisser porter par la voix commune. Et son sens de la mesure, son refus de l’embrigadement ont été encore renforcés par son admiration et sa longue amitié pour Albert Camus. Il est très curieux, très observateur, et sa mémoire est exceptionnelle. A bientôt 93 ans, il travaille encore, mène des entretiens, écrit son éditorial. Dans ce bureau même, où nous sommes, il tient régulièrement des réunions, le vendredi. Sa liberté et son indépendance ont fait qu’il n’a pas à rougir aujourd’hui de ce qu’il a pu écrire il y a longtemps, ce qui n’est pas très fréquent. Il a toujours été un modéré, et c’est par l’Algérie et la décolonisation, comme je l’ai rappelé tout à l’heure, qu’il est entré en journalisme.

Un modéré, mais avec des convictions fortes...
Fils d’un meunier juif de Blida, en Algérie, il y a passé son enfance, baignant dans une culture qui se voulait française. Il y a fait des études brillantes, grâce aussi à son instituteur qui l’encourageait et le protégeait. Pendant la guerre, il s’est engagé dans la Division Leclerc, puis dans la deuxième DB, où il a fait la campagne de France. Installé à Paris en 1945, il est rentré à L’Express en 1953. Quand il s’est engagé pour l’indépendance de l’Algérie, une grande partie de sa famille a rompu avec lui, ce qui a été une épreuve difficile. Son indépendantisme ne le faisait pas pour autant ignorer les massacres du FLN à Melouza ou ailleurs. Critiquant les deux parties, il était *critiqué par les uns et par les autres. Comme juif, il a toujours été un fidèle défenseur d’Israël, mais il est aussi pour la création d’un Etat palestinien. Sur ce point aussi, on l’a beaucoup critiqué. Même si, dans le cas du conflit israélo-palestinien, peu de progrès ont été accomplis à ce jour, Jean Daniel est toujours resté fidèle à sa position, celle de la vision d’une paix possible entre Israéliens et Palestiniens.

Vous observez et analysez le monde depuis cinquante ans. Tout a changé?
On peut le dire. Nous étions dans la guerre froide, la dichotomie du bien et du mal, les mondes américain et soviétique. Tout s’est dilué. L’hypothèse d’une société radicalement autre que la société libérale marchande a disparu. Raison pour laquelle je crois plus nécessaire que jamais de faire des lois pour empêcher abus et bénéfices illégitimes, tendre vers une répartition plus équitable et humaniser autant que possible un système de développement économique basé essentiellement sur le profit, tant il est vrai que ce modèle n’a plus de vrai rival. Ce à quoi, bien sûr, il faut ajouter la mondialisation, qui joue un très grand rôle. à l’époque, on pouvait mener une politique économique nationale, plus ou moins limitée à un pays. Aujourd’hui, c’est inconcevable.

On ne s’attend pas, Serge Lafaurie, à ce que vous nous disiez aujourd’hui, pas plus que Jean Daniel, que vous n’êtes plus un homme de gauche...
Nous avons été très déçus, comme beaucoup, quand la gauche a été ou est au pouvoir... Mais, bien sûr, nous restons de gauche. Et nous sommes convaincus qu’il existe une politique de gauche différente d’une politique de droite, laquelle ne favorise généralement que le profit, au mépris de la répartition.

C’est la toile de fond, celle d’un espoir qui existe toujours malgré tout?
Je ne doute pas qu’il existe des moyens de contraindre l’économie à une répartition plus juste, à la fois à l’intérieur des frontières et à l’échelle internationale. Compte tenu aussi du fait que la situation actuelle est d’une injustice inacceptable.

Le combat pour la justice sociale comme l’un des grands défis de notre temps?
Évidemment, mais qui possède la réponse à cette immense question? Sans oublier l’écologie, que personne n’évoquait il y a cinquante ans. Oui, en un demi-siècle, tout a changé. Le vrai pouvoir reste sans doute celui de l’argent, et l’on ne peut plus imaginer l’abattre dans un Grand Soir. Mais on peut le combattre, et souvent avec succès.

Sarkozy, Hollande: quel regard jetez-vous sur ces règnes successifs?
Sarkozy? J’étais contre le désordre de ses initiatives et de ses politiques, qui ont abouti aux résultats que l’on connaît sur le plan de la dette. Pour autant, je n’ai jamais fait de Sarkozy bashing. Il a essayé d’engager les réformes et de faire bouger la France, cette vieille dame assise dans un fauteuil qui refuse de bouger. Mais il y avait la manière et les méthodes, déplaisantes au possible. Quand son successeur est arrivé, le pays était au bord de l’asphyxie. Comment le ranimer? C’est ce que Hollande, sans doute maladroitement, tente de faire, mais je crains qu’il n’ait pas le pouvoir d’entraînement et la stature nécessaires. Ses politiques sont-elles condamnables? Difficile à dire? Que feraient les autres? Si Jean-François Copé était au pouvoir, sa politique économique ferait-elle baisser le chômage?

Le sens même de la politique a-t-il changé, ces cinquante dernières années?
Fondamentalement. à l’époque, les gens croyaient à la politique. Aujourd’hui, ils n’y croient plus. En France, on pense que c’est Bruxelles qui décide, alors on dit: on ne peut rien faire, c’est la mondialisation. Et l’on ajoute: les partis sont pourris. Bien entendu, tout cela ne correspond ni à mon opinion ni à la réalité, mais existe dans les esprits. Il y a cinquante ans, si l’on s’en tient à l’exemple de la presse, les gens n’achetaient pas un journal parce que le sujet de Une leur plaisait; ils l’achetaient parce que c’était leur famille. Ils achetaient le Nouvel Observateur quand ils étaient de gauche, Le Point ou L’Express quand ils étaient de droite. Il y avait certes un peu une bataille des couvertures, mais elle était feutrée, les clientèles étaient fidélisées par leurs opinions, dont elles retrouvaient l’écho dans les pages de leur journal. Peu à peu est venue la politique des Unes, ayant l’ambition de gagner des clientèles mouvantes.

Gagner de nouveaux lecteurs n’était-il pas alors une priorité? Incroyable quand on y pense...
À l’époque, la fidélité des lecteurs était essentiellement d’ordre politique et fondée sur l’appartenance à une famille de pensée. Aujourd’hui, on va là où l’intérêt les guide, et cet intérêt est fluctuant. Avant, l’idée d’acheter L’Express, pour un lecteur du Nouvel Observateur, était inconcevable. Maintenant, on passe de l’un à l’autre, les clivages politiques sont beaucoup plus flous, ils se sont atténués et finalement estompés. C’est l’ensemble de la vie politique et médiatique qui s’est diluée en France.

On pourrait se demander, quand on voit le si prestigieux sommaire de votre premier numéro, si l‘on a assisté à une baisse de qualité de l’esprit, en journalisme mais aussi en politique. A moins que l’intelligence ait changé de forme, ou trouve à s’exprimer différemment?
L’ensemble de la vie politique et médiatique s’est diluée, les clivages se sont atténués et estompés. Il y bien sûr ceux qui suivent Jean-François Kahn avec amusement parce qu’il est  un polémiste, ou Jacques Julliard parce qu’il a toujours une idée et des formules brillantes, ou Jean Daniel ou d’autres, mais cela n’a plus rien à voir avec la situation d’alors.

La France a elle aussi changé depuis cinquante ans, elle qui était quand même très catholique et traditionaliste quand elle n’était pas de gauche?
Elle est moins catholique et traditionaliste, les prêtres se plaignent d’ailleurs de ce que les séminaires soient vides. Je dirais qu’aujourd’hui la France est anxieuse. Le problème de l’islam la préoccupe, l’islam extrémiste est quand même très présent, à la fois à l’étranger et à l’intérieur des frontières, on l’a vu avec l’affaire Merah. Tout cela influe sur la manière dont les gens perçoivent les immigrés. Ce qui fait le jeu du Front national.

Un mot sur Camus, pour lequel Jean Daniel a une vieille affection?
À l’époque, sa figure était vénérée par beaucoup, mais pas comme elle l’a été depuis, avec ses oeuvres reprises partout. De Camus, on pourrait dire qu’il incarnait le refus des dogmes et des moules.

En ce sens peut-être une figure d’avenir...
Espérons-le. Si l’avenir pouvait appartenir aux camusiens, ce serait formidable... Maintenant s’agit-il d’un modèle d’action politique? Peut-être pas non plus. Un modèle moral, oui, très fort, mais politique, j‘ai peut-être un doute.

Et l’avenir, comment l’envisager?
Le désordre de notre époque, les incertitudes, la perte de confiance dans l’avenir, c’est frappant, non? On n’entrevoit plus l’avenir. L’un de mes amis historien, François Hartog, vient de publier un livre sur ce qu’il appelle le «présentisme» c’est à dire sur le fait que le présent est devenu l’élément central et la référence ultime de nos vies. Au XVII ou au XVIIIe siècle, l’héritage du passé constituait en quelque sorte la structure centrale du temps: on serait demain, à peu de choses près, ce que nos parents étaient hier. Au XIXe, l’avenir avait la forme de la science, du progrès, un horizon brillait. Or aujourd’hui, l’horizon, plus personne ne le voit. Ou alors il est catastrophique, la température va augmenter de trois degrés ou plus d’ici à 2100, la Chine va faire de la France un parc touristique, etc… Tout change si vite  que l’idée même d’un avenir prévisible, ne serait-ce qu’à cinq ans, pour ne rien dire de vingt ou trente, n’a plus aucun sens. Quant au passé, sur lequel on s’appuyait, il n’est plus porteur d’aucun enseignement utile. C’est un musée. Nous ne sommes plus que dans la bulle du présent.

Ou d'un vaisseau spatial lancé à pleine vitesse....
Avec des lendemains à très court terme, en ayant perdu la vision panoramique et étirée du temps qui a existé pendant des millénaires. Le monde n’a jamais changé aussi vite et continue de changer. On dit de la capacité informatique qu’elle double tout les trois ans. Certains prétendent qu’à une date relativement proche — avant la fin du siècle, en tout cas — les ordinateurs seront devenus plus intelligents que les hommes. Ce sera ce que des chercheurs appellent le moment de «singularité technologique», où les ordinateurs, devenus plus intelligents que nous, prendront toutes les décisions. L’homme perdra le contrôle de son destin. Que deviendra, dans cette hypothèse, notre modeste intelligence d’aujourd’hui? Nous verrons.

Version intégrale du texte paru dans La Cité n° 23 / An II, datée du 11 au 25 octobre 2013.


La Une la plus célèbre de l’Obs

«Vous pouvez imaginer que les temps forts n’ont pas manqué pendant ces cinquante années. Notre Une la plus célèbre, vous la connaissez: il s’agit de celle qui reste connue sous le titre de Manifeste des 343 salopes, ces femmes qui, en 1971, déclaraient avoir bravé la loi en se faisant avorter. Il y avait Simone de Beauvoir, Gisèle Halimi, Nadine Trintignant, Agnès Varda, Jeanne Moreau, Françoise Sagan, Marguerite Duras, etc.Cette Une est restée dans les esprits mais elle doit sa célébrité à Charlie-Hebdo qui l’a reprise sous la forme provocatrice des 343 salopes. Notre titre était en réalité — et c’est presque un «scoop» historique que je vous livre — en caractères jaunes sur fond noir: «La liste des 343 Françaises qui ont le courage de dire: «JE ME SUIS FAIT AVORTER.» Mais l’histoire a retenu les 'salopes'.»

Un faux plan de vol
pour Ben Barka

«En mai 1968, toutes les imprimeries étaient en grève et nous voulions être imprimés. On a imaginé aller en Allemagne, d’y apporter les «flans», c’est-à-dire les cartons gravés, pour les mettre sur rotative là-bas. Nous avions loué un avion, genre Dakota, et décollé à Toussus-le-Noble. Il y avait Josette Alia, le metteur en page Robert Namia et moi-même. Notre plan de vol était incertain, les contrôleurs de vol étaient en grève, les militaires nous ont obligé à faire un demi-tour puis à repartir… Pendant le vol, le pilote nous dit tout à coup: L’Observateur? Mais je vous connais, c’est moi que vous avez accusé d’avoir transporté le corps de Ben Barka à Brest pour qu’il y soit embarqué vers le Maroc, après sa disparition en 1962...» Nous avions en effet eu une information et publié un «plan de vol». Mais l’info s’était révélée fausse... J’espère que nous avons trinqué après l’atterrissage à Cologne. Le lendemain, nous sommes rentrés avec les journaux que nous avons distribués aux coins des rues. Les kiosques étaient tous fermés.»

Le fou d'Aboukir

«Un jour, au début des années 1980, alors que nous étions à la rédaction, rue d’Aboukir, un homme demande à voir Jean Daniel, prétendant l’avoir connu en Algérie. Il insiste, redescend, remonte plusieurs fois et finit par pénétrer dans le bureau où il sort d’un long paquet en papier… une carabine. Prenant Jean Daniel sous la menace, il lui dit: «Fini de rire, Monsieur Daniel!» J’étais assis à trois ou quatre mètres de lui. Émotion dans la maison. La porte était ouverte. Un journaliste, Lucien Rioux, s’avance dans l’embrasure, et dit: «Voyons Monsieur, soyez raisonnable, posez cette arme et discutons!»
L’homme, aussitôt, tire une balle au-dessus de sa tête, balle qui va se loger dans le plafond. Du plâtre tombe. C’était du gros calibre.  Au dehors, on avait prévenu la police, qui avait rappliqué, mais ne pouvait rien faire non plus. Moi j’étais là, assis à côté de Jean Daniel, à trois ou quatre mètres de l’homme et je me disais: «Étant donné sa taille, son poids, la distance, je devrais pouvoir lui sauter dessus... » Mais c’était une décision assez difficile à prendre et j’avais peur. Et puis je me suis dis qu’il fallait y aller et, quand l’arme n’a pas été dirigée vers moi, je me suis lancé. Nous avons roulé ensemble jusqu’au fond de la pièce. Il n’avait rien vu venir. On a appris que c’était un ancien commissaire de police qui avait mis le feu à sa maison la veille avec sa femme à l‘intérieur. Une fois maitrisé, il a dit: «Monsieur Jean Daniel, vous savez pourquoi j’ai fait cela? Parce que vous êtes un pornocrate!» Il n’a pas tenté de justifier ce reproche assez cocasse. On a su qu’il était mort à l’asile un peu plus tard.»