Itinéraire en zig-zag de Raphaël Sorin, éternel enfant terrible de l’édition française

sorin_681_1023 Propos recueillis par Jean-Christophe Aeschlimann

Raphaël Sorin est une mémoire de l’édition française, dont il a été et reste un acteur et témoin de premier plan. Sa liberté d’esprit, sa générosité intellectuelle et son exigence font de cet éditeur et journaliste un véritable repère dans le demi-siècle. Aujourd’hui, constate-t-il, les temps ont changé. Et ceux qui s’annoncent n’incitent pas nécessairement à l’optimisme béat. Mais il n’en a pas perdu pour autant son énergie et sa motivation.

Vous brassez de nombreuses activités, vous définiriez-vous comme un esprit universel? Raphaël Sorin: Disons universalisant. J’ai touché à tous les arts — cinéma, télévision, radio, édition, presse. La seule chose que je n’ai jamais essayée, c’est la chanson. Je suis comme un vieux chat, qui soulève les couvercles des casseroles, goûte la soupe et, si elle lui plaît, il reste, sinon il s’en va. J’ai fait ça toute ma vie. Quand, dans une maison d’édition, je ne me plaisais plus, je partais, ou je m’arrangeais pour être viré. J’ai une carrière totalement irrégulière en apparence, mais avec une ligne: on ne m’emmerde pas, sinon je m’en vais!

La liberté avant tout? La liberté a un prix: parfois on se retrouve au chômage. Mais j’ai un optimisme de fer. J’ai toujours pensé retrouver du travail. Et effet j’en ai retrouvé, du moins jusqu’à aujourd’hui.

C’est notamment à vous que l’on doit la découverte de Houellebecq... Disons plutôt que c’est conjointement avec Maurice Nadeau, mort il y a quelques mois à 101 ans. Nous étions deux sur le coup, ensemble. Houellebecq n’avait pas d’éditeur, du moins pour son premier roman — il avait publié des livres de poésie et un essai sur Lovecraft. Nadeau avait des problèmes financiers et n’était pas vraiment emballé par Houellebeq. Mais l’écrivain, et surtout sa femme, s’étaient mis en tête de publier ce premier roman chez l’éditeur de Pérec. Nadeau a fini par trouver de l’argent et le livre est paru. J’ai vu Houellebecq après, et je lui ai dit: «Tout ce que vous écrirez, y compris les poèmes, je le publierai.» Comme j’étais chez Flammarion, je l’ai fait mensualiser pendant plus d’un an pour écrire Les Particules élémentaires. Nadeau n’a pas suivi, à la fois parce qu’il n’en avait pas les moyens et parce qu’il détestait les poèmes de Houellebecq.

Et vous, quel regard portez-vous sur Houellebecq? C’est l’histoire d’un gars qui déprime, et qui exprime ce sentiment de dépression, qui est aussi celui du monde occidental. Le thème revient dans tous ses romans, y compris Plateforme. J’ai passé dix ans avec lui, et je me souviens du choc éprouvé quand j’ai eu en mains le manuscrit des Particules élémentaires. Le lendemain de ma lecture, je suis allé dans le bureau de Charles-Henri Flammarion, et je lui ai dit: «Nous tenons ici un chef-d’œuvre!» Je n’avais jamais lu quelque chose de ce genre jusque-là. C’était un son nouveau, un trou noir dans la littérature française, laquelle déjà, à l’époque, suintait l’ennui et le conformisme. Avec Houellebecq, il y avait un frisson, manifeste dès L’extension du domaine de la lutte, avec plus d’ampleur encore. Il s’agissait à l’évidence  d’un grand écrivain. J’ai eu la chance d’avoir en face de moi un patron intelligent. Chez Flammarion, des gens manifestaient au pire du mépris, au mieux de l’hostilité, ce qui ne me surprenait pas du tout.

Est-il dans l’ordre des choses que les grands écrivains, ou disons les grands livres, ont souvent du mal à se faire éditer? Ce fut vrai pour Céline, pour Proust aussi. Mais Gaston Gallimard a fini par les récupérer dans son fonds. C’est ce qui compte. Gallimard est pour moi le plus grand éditeur français du XXe siècle. Il a créé un système dans lequel il attrapait tout, comme une toile d’araignée.

Comment la décrire, cette toile Gallimard? Il a su s’entourer de gens compétents, Jean Paulhan, Jacques Rivière, d’autres après, y compris en littérature étrangère. Et surtout il a créé un réseau de filiales, au point qu’aujourd’hui on peut dire que Gallimard, telle une pieuvre blanche, tient à peu près l’ensemble de l’édition française, encore plus depuis le rachat de Flammarion. Quoi qu’on écrive aujourd’hui en France, on passe souvent par Gallimard.

A Champ Libre, vous avez connu Gérard Lebovici, lui aussi personnalité hors norme, quoique tout à fait différente de celle de Gaston Gallimard... Editeur et producteur, Gérard Lebovici, avec lequel j’ai travaillé trois ans et qui est mort tragiquement, m’a montré l’une des clés de la réussite.  Il avait un principe très simple: l’argent, disait-il, on en trouve, ce qui compte, c’est les talents. Il a créé un système où il les avait tous, cinéastes, scénaristes, acteurs – Truffaut, Depardieu, Resnais, Deneuve. A partir du moment où vous avez ces talents, l’argent afflue.

Le film de Debord, La Société du spectacle, passait tous les jours dans un cinéma du Quartier latin, acheté par Lebovici. Il y passe toujours? Non, on peut le voir aujourd’hui en DVD. Lebovici avait acheté ce cinéma pour y diffuser les films de Debord. J’ai assisté à la première projection de La Société du spectacle. N’y étaient présents que quelques journalistes triés sur le volet. Ils ont été les premiers à prendre le film dans la gueule. A l’époque ce fut un échec complet, y compris chez la critique.

Vraiment? Personne n’a aimé le film, tout le monde l’a rejeté. L’incompréhension était absolue, et aujourd’hui Debord est devenu une référence et un mythe.

Aviez-vous connu Debord personnellement? Non. Il ne daignait pas se rendre à la maison d’édition. Mais j’ai connu plusieurs des situationnistes, tous exclus, avec violence, les uns après les autres.

Que reste-t-il de la charge critique de La Société du spectacle? Quelques slogans. En réalité Debord n’avait pas inventé grand-chose. Son génie a été de dénoncer la publicité, mais lui-même avait un grand sens de la publicité. Personne n’a vu à l’époque que La Société du spectacle, de même que d’autres livres de Debord, était un collage de textes marxistes pour l’essentiel: Pierre Naville, ou Henri Lefebvre, et bien sûr Marx et Feuerbach. A partir de ça, Debord a construit quelque chose qui ressemble à une doctrine, tout à fait inapplicable, en fait plutôt une attitude. Quant à sa manière d’écrire, elle était calquée sur les grands écrivains français classiques. Il a été magistral dans son genre, copiant les méthodes d’André Breton, lui aussi grand propagandiste.

Une filiation vers le dadaïsme alors? Beaucoup vient de Dada. Les Dadaïstes avaient précédé Breton et Aragon. Il faut aussi citer l’épisode du lettrisme, très important et que l’on minimise toujours. Le type vraiment génial qui avait eu les idées avant tout le monde, y compris en matière de cinéma, c’est Isidore Isou, l’inventeur du lettrisme. Comme Tristan Tzara, il arrivait de Roumanie. Deux Juifs roumains, Tzara et Isou, qui ont été parmi les fondateurs de l’art moderne et de son avant-garde.

Vous avez cité Breton, vous l’aviez rencontré? Non. Mais j’ai connu pas mal de surréalistes. Ma mère, qui avait fréquenté Montparnasse avant-guerre, comptait de nombreux amis liés au groupe surréaliste. J’ai connu Elisa Breton, sa veuve, je l’ai vue pour la dernière fois à Saint-Cirq Lapopie. Le lendemain même de ma visite, elle est tombée dans une rue du village et ne s’est jamais relevée. Il me reste d’elle une vision à la fois belle et tragique, celle d’une femme élégante, heureuse de porter une robe fleurie qu’elle venait d’acheter...

Vous aimez évoquer des personnages oubliés... Il y a un personnage qui a compté dans ma vie. Jean Ferry. Cela vous dit quelque chose?

Hélas, non... Scénariste et dialoguiste, il était l’auteur des dialogues de Quai des orfèvres et de Manon, deux films de Clouzot. Surréaliste dans sa jeunesse, il avait fait partie du groupe Octobre, avec Prévert et Duhamel (1), avant de se lancer dans le cinéma. Il m’a surtout marqué parce qu’il est l’un des premiers à avoir étudié Raymond Roussel, et fut l’un des membres du Collège de Pataphysique. Il est aussi l’auteur d’un beau livre, Le Mécanicien et autres contes, paru à l’origine chez Gallimard dans la collection Métamorphoses, que vient de rééditer Finitude avec une préface que j’ai rédigée.

Comment avez-vous vécu ces années soixante lorsque politique, culture et littérature se trouvaient indissolublement liées? J’étais déjà politisé en hypokhâgne et en khâgne (2), à Louis-le-Grand, dans la classe qui a donné naissance aux fondateurs de la Gauche prolétarienne.

Racontez-nous... Je copinais avec Robert Linhart, l’auteur de L’Etabli, maoïste de choc, et Jacques-Alain Miller, le futur gendre de Lacan. Pendant deux ans, nous étions inséparables. C’était l’époque de la guerre d’Algérie, contre laquelle j’étais engagé. La fermentation politique était intense, le gauchisme a grandi dans ce contexte. Beaucoup de gens avaient transité par les jeunesses communistes, ce qui n’était pas mon cas, et rejoint les groupuscules trotzkystes, anarchistes, maoïstes. J’avais adhéré au FUA, le Front Universitaire Antifasciste et me sentais proche du PSU (3). Je n’ai pas attendu longtemps pour me révolter contre le colonialisme, la bêtise ambiante, bourgeoise.

De voir aujourd’hui cette France catholique et bourgeoise bien portante, alors que le gauchisme est moribond, quels sentiments cela provoque-t-il en vous? Cette France catholique défile encore dans les rues, comme elle l’a fait contre le mariage homosexuel. Elle est toujours aussi réactionnaire, comme la gauche molle au pouvoir. Disons que j’ai quand même eu la chance de vivre à Paris, une ville formidable et qui l’est toujours, où l’on rencontrait beaucoup de gens. Mais nous avions des raisons de nous révolter et de ne pas accepter l’ordre établi. J’ai participé à peu près toutes les grandes manifestations d’alors, y compris celle de Charonne où il y eu des morts. Nous étions quand même très minoritaires.

Charonne est-il resté comme un traumatisme? Une grande manifestation, déclenchée par l’attentat raté de l’OAS contre Malraux, au cours duquel une petite fille, Delphine Renard, a été défigurée. La manif a explosé, réprimée violemment par le préfet de police Maurice Papon, qui avait décidé de casser du gauchiste. Il y a eu sept ou huit morts à la bouche de métro Charonne. Je suis allé à l’enterrement de ces victimes.

Et la tragédie des Algériens jetés dans la Seine? L’affaire a mis du temps à vraiment sortir. A l’époque, un seul homme, un scientifique avait réalisé un film courageux, Octobre à Paris, resté longtemps clandestin. On peut le voir aujourd’hui en DVD. La presse fut en-dessous de tout, sauf deux ou trois journaux. La télévision et la radio étaient totalement contrôlées. Aujourd’hui, on n’a pas encore pu établir le nombre exact de victimes.

En mai 68, la société entière implose. Où étiez-vous? Je travaillais pour Le Seuil, un poste d’observation  idéal, avec Claude Durand, qui avait créé la collection Combats, des textes politiques qui parlaient de l’Afrique, de Cuba, de l’Irlande, de la Colombie. Dès que ça chauffait quelque part, on en faisait un livre. Pendant Mai 68, je n’ai pas arrêté, tout en allant dans la rue. On travaillait à chaud. J’ai même construit un livre en un jour, Le livre noir des journées de mai, qui portait sur les violences policières, imprimé aussitôt et vendu dans la rue. Pendant un mois, on a vu affluer tous les leaders de la révolution étudiante, y compris les frères Cohn-Bendit. En juin 68, nous avons eu l’idée d’un ouvrage sur les combats étudiants dans le monde. J’ai choisi l’Italie, où j’ai passé quinze jours formidables et rencontré des gens qui allaient par la suite devenir des leaders du mouvement italien, y compris de futures Brigades Rouges.

C’est une époque agitée, et l’édition est au coeur de l’action... Et après, que faites-vous? Le temps passe, l’agitation de Mai 68 disparaît. Par l’intermédiaire d’un ami, Jean-Pierre Gorin, je rencontre Jean-Luc Godard, et nous créons à plusieurs une sorte de groupuscule, qu’on va baptiser le groupe Dziga Vertov. Pendant deux ans, je participe aux travaux du groupe, en faisant du cinéma militant, en écrivant. Ce groupe, qui se réduisait de plus en plus au duo Godard-Gorin, a fini par imploser.

C’est l’époque des films politiques de Godard... Nous sommes en 1970, 1971 et 1972. Vous avez vu Vent d’Est, tourné en Italie? Sur le tournage, Gorin et Sorin, nous étions les deux conseillers politiques de Godard à l’époque. Après quoi nous avons écrit un livre, pour Le Seuil, A bas le cinéma!, refusé ensuite par son directeur. Le manuscrit a disparu et je l’ai retrouvé en partie dans la biographie de Godard d’Antoine de Baeque.

En quoi consistait le propos du livre? C’était le manifeste du groupe Dziga Vertov. On s’était partagé le travail. J’avais une partie théorique, Gorin une autre, Godard multipliait des collages. C’est un bel objet qui a fini chez un collectionneur. J’avais travaillé  sur les théories du montage, Vertov, Poudovkine, Eisenstein. On y trouvait tout un développement sur «la question de Staline dans le cinéma», à partir des photogrammes du film inachevé d’Eisenstein, Le Pré de Béjine.

Tout un programme... La politique était donc le maître-mot, n’est-ce pas? On va déchanter, évidemment, mais moi j’étais à fond dans ce truc-là.

On déchante à partir de quand? Assez vite. Dès 1973-74, je passe à autre chose. J’entre à Champ Libre, né après 68. Avec Gérard Guégan, on revient à de meilleurs sentiments et on abandonne le tout-politique. Je suis à nouveau éditeur, pas seulement de textes politiques. A Champ Libre et au Sagittaire, on va publier Bukowski, ou Béatrix Beck.

En 1981, arrive François Mitterrand. J’ai toujours détesté Mitterrand. Je me souviens d’avoir défilé dans la rue, en le conspuant. Il avait validé, en ministre de l’Intérieur, la condamnation à mort d’Algériens. Il avait leur sang sur les mains. Je vais vous raconter un scoop. En mai 68, lors d’une guerre de manif sur le boulevard Saint-Germain, j’étais avec un ami, devenu cinéaste, Pascal Aubier, un type costaud, le petit-fils de l’éditeur Aubier. Soudain, on voit un attroupement, une foule hostile entourant un type blanc comme un linge. C’est Mitterrand. On se demande s’ils ne vont pas lui faire son affaire. On est contre le lynchage, alors on se précipite et on le prend chacun par un bras pour le sortir de là. Ce sur quoi il a filé, et il file encore. Il a gardé un mauvais souvenir de Mai 68...

Et ensuite? Je collabore au Monde des livres pendant presque vingt ans, jusqu’en 1986. Après je passe au Matin, qui ne va pas tarder à sombrer, et je redeviens éditeur, chez Flammarion.

Et Bukowski? Je l’avais cloîtré huit jours dans un hôtel rue des Saint-Pères, juste en face de mon bureau. Toute la journée il recevait des journalistes, alors que lui voulait se balader avec sa copine.  Après, comme il était né en Allemagne – d’où il était parti très tôt pour les Etats-Unis – il a fait un voyage là-bas, d’où est sorti un livre, Shakespeare Never Did This, avec des photos, édité par Ferlinghetti, chez City Lights. Getty. L’éditeur français n’en a pas fait une aussi belle édition.

Bukowski, que lui doit-on? Que reste-t-il de lui? Plusieurs choses. D’abord le souvenir de son passage chez Pivot. En France, Bukowski a donné un coup de jus à des tas de gens, dont Sollers, qui par la suite a écrit Femmes. Un Sollers qui avait fait un papier dithyrambique sur lui dans Le Monde. Et il a donné du courage à de jeunes écrivains, coincés dans la littérature française. En France, il y a eu deux problèmes avec la littérature. Le premier, c’était la théorie, le structuralisme, Barthes et compagnie. J’ai assisté deux ans au séminaire de Barthes, soi-disant pour faire une thèse sur Raymond Roussel. J’ai vu de près la matrice de ce qui allait être la façon moderniste de geler la littérature.

Comment cela? Les expressions reprises par les profs et Gérard Genette viennent de là, de ce petit groupe, où arrive Julia Kristeva. C’est le rapprochement de Tel Quel et de Barthes, le nouveau roman, Robbe-Grillet. Le tout donne une nébuleuse théorique terrifiante, une avant-garde qui a stérilisé la littérature française. Et puis il y a eu la politique, qui a pour un temps flingué l’envie des gens de créer, de passer à la fiction. Tant et si bien que le retour à la fiction a eu lieu, bizarrement, par le polar, avec le phénomène du néo-polar.

Manchette et les autres? J’étais un grand lecteur de polars et un cinéphile aimant les films noirs, les westerns et les films de guerre. J’ai écrit là-dessus. Mes articles sont repris chez Finitude sous le titre de Les terribles. Le virus m’a touché très tôt, avec Manchette, Léo Malet, ensuite Jean-Bernard Pouy. Je continue à préférer Aldrich à Téchiné.

Et aujourd’hui? On assiste à un retour à l’ordre. Il y de la fiction, de l’auto-fiction, ça tourne en rond. C’est pour cela que Houellebecq était important: il a secoué le roman français, qui était à bout de souffle. Et c’est retombé.

J’ai retrouvé récemment un livre qui m’avait à la fois impressionné et laissé songeur, L’invention du monde, d’Olivier Rolin. Un projet hors du commun mais peut-être illisible. Ce livre n’est-il pas le révélateur d’une virtuosité à la fois sensationnelle et vaine? L’invention du monde me rappelle la tentative de Sollers avec Paradis. Or Paradis, c’est un échec. Sollers et Rolin ont essayé d’aller plus loin, mais on butte sur ce qu’il faut bien appeler le joycisme. Comment faire mieux, ou pire, que Finnegans Wake? Finnegans Wake, au contraire d’Ulysse, est complètement illisible. J’ai rencontré Jacques Mercanton, à Lausanne, pour une émission de télévision, avec Jérôme Garcin – notez que j’ai toujours apprécié la littérature suisse de langue française, Cingria, Ramuz, Chappaz, Lovay, etc. Mercanton était l’un des maîtres de Jacques Chessex, et il possédait une choses exceptionnelle: un exemplaire de Finnegans Wake, annoté par l’auteur. Joyce lui avait donné quelques clés manuscrites, des repères. J’ai dit à Mercanton que j’espérais qu’on mettrait un jour ce livre à l’abri dans une bibliothèque. Je ne sais pas où il se trouve aujourd’hui. On va probablement le retrouver un jour chez Sotheby’s pour un million de dollars...

Et aujourd’hui, alors, comment voyez-vous le paysage, littéraire à l’heure de la globalisation et du web? Les éditeurs en place sont incapables à mes yeux d’animer les choses de manière convaincante. Il n’y a plus de grands éditeurs. J’ai connu des types étonnants, des aventuriers, des forbans, dans le genre, même si je leur étais parfois hostile: Losfeld, Pauvert, Nadeau. Les nouveux éditeurs sont d’une sagesse éprouvante. Presque tous. Et les critiques, sauf exceptions, ont peur de leur ombre. On est au-delà du politiquement correct.

Le web, vous y êtes attentif? Je le consulte et j’ai mon blog. Ça m’a amusé de quitter la presse écrite et de passer à cette forme, même si, étant devenu paresseux, je pourrais en faire plus. Dans l’ensemble, ce que je lis sur le web n’est pas formidable. Cela étant, chez Ring, on a mis l’accent sur le web, avec de vrais petits films, réalisés sans moyens importants.

Comment et pourquoi êtes-vous arrivé chez Ring? Comme toujours, un peu par hasard. Tous les endroits où j’ai travaillé, y compris Le Seuil, c’était un peu par hasard, au gré de rencontres. Celle de Guégan, qui me demande: «Tu peux venir à Champ Libre?» Je rencontre Lebovici, on discute du prochain Godard-Gorin, Tout va bien, et je suis engagé à Champ Libre. Des années plus tard, je n’avais plus envie de faire de l’édition, je rencontre René Bonnell, patron du cinéma à Canal Plus, on discute un peu et il me dit qu’on pourrait essayer de créer une sorte de laboratoire à  scénarios, puisqu’on en manque cruellement. On demanderait à des écrivains de s’y mettre. Il en parle à Françoise Verny, qui est passée de Grasset à Flammarion. On discute deux heures, à la sortie Françoise me dit: «J’ai engagé un type chez Flammarion mais il a des problèmes de santé — c’était Claude Delarue. Veux-tu redevenir éditeur?» Je suis resté quatorze ans chez Flammarion. Puis j’ai filé chez Fayard avec Houellebecq. Claude Durand nous a reçus comme le messie. C’était reparti pour cinq ans.

Et les éditions Ring? J’ai d’abord remarqué leur site, qui m’avait l’air intéressant. Ils m’ont demandé s’ils pouvaient reprendre des extraits de mon blog, puis ils ont fait un entretien filmé avec Houellebecq. J’avais connu Maurice G. Dantec, un auteur de science-fiction et de polars qui revenait écrire. On publiait de la sciende-fiction et il animait ce qui était sorti à Champ Libre, des romans de Philip José Farmer ou Norman R. Spinrad. Et David Serra, qui est à l’origine de Ring, est devenu l’agent de Dantec, il l’a exfiltré de Gallimard à Albin Michel, mais les choses ne se passant pas bien chez Albin, il lui est venu l’idée de créer sa propre maison pour propulser Dantec. De fil en aiguille la maison se mit à exister, je leur donne des conseils. J’ai retrouvé une équipe qui ressemble un peu à un gang – j’ai toujours fonctionné par gang. J’ai plus de 70 ans, eux autour de 30, c’est stimulant. Dans cette rentrée de septembre plutôt morose, nous avons publié un livre choc, Utoya, de Laurent Obertone, écrit à partir du massacre commis par Anders Behring Breivik. Obertone lui-même avait fait un tabac avec La France Orange Mécanique, un document de société tout à fait bouleversant boycotté par les bien-pensants. J’ai retrouvé des censeurs aussi déterminés que ceux qui ont  fini par digérer Houelllebecq.

Les trois meilleurs livres que vous avez lus depuis dix ans? Les livres qui m’intéressent, ce sont plutôt des polars. Je me souviens des premiers Ellroy. Et je lis plutôt des correspondances. Ou Diderot!

Comment voyez-vous évoluer le champ culturel et littéraire, à l’heure du web? Vous êtes un éditeur historique, historien... Même si c’est un zigzag, tout ce que j’ai traversé me conduit aujourd’hui à deux constats. Le premier est d’avoir envie de continuer, le second est d’être pessimiste sur l’avenir. J’ai toujours eu le sentiment d’être marginal par rapport aux institutions. J’ai peu d’affinités avec mes collègues. Il y a des exceptions, comme Olivier Cohen, qui a commencé avec moi au Sagittaire. Mais je n’ai jamais trop copiné, cela ne m’intéresse pas. Et puis j’ai eu un tort, celui d’avoir fait  pendant cinq ans Le Masque et la Plume. J’étais à la fois éditeur et critique, ce qui ne plaisait pas à mes camarades. J’ai fini par arrêter.

Et aujourd’hui, vous disiez avoir toujour envie de continuer d’éditer? Oui, je suis content d’avoir trouvé des jeunes gens, qui ne sont pas déformés par le métier, car il est vrai que le métier déforme. Et des jeunes lecteurs vont se lever pour bousculer les conformismes. J’ai parfois l’impression que la société entière est en triste état, et que les repères historiques disparaissent peu à peu. Le rôle d’un éditeur, justement, est d’aller à contre-courant. Et j’ai essayé de le faire. J’ai à ce sujet une théorie simple, que j’appelle celle des retournements compulsifs, ou convulsifs, des bancs de sardines. Les sardines vont toutes dans le même sens. Dans le cas de Houellebecq, vous avez vu deux ou trois sardines qui se retournent, et toutes les autres suivent. Vive les bancs de sardines!

Donc être éditeur, c’est être attentif à l’époque... Canetti disait que l’écrivain doit prendre son siècle à la gorge. Il l’a fait, et Houellebecq a essayé de le faire.

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(1). Troupe de théâtre d’ «agit-prop» , active de 1932 à 1936, proche du Parti communiste français; elle a, notamment, donné des spectacles dans les usines occupées par les gréviste, lors de meetings, voire d’interventions de rue. Outre les frères Prévert, ce groupe a compté dans ses rangs deux futurs géants de la scène, Roger Blin et Jean-Louis Barrault et les inoubliables « seconds rôles » du cinéma français Raymond Bussière et Paul Frankeur.

(2). Surnoms donnés aux classes préparatoires littéraires aux grandes écoles en France.

(3). Parti socialiste unifié dont la figure de proue fut Michel Rocard, avant que ce dernier ne rejoigne le nouveau PS de Mitterrand.

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Raphaël Sorin, l’universalisant

Né en 1942 à Chambéry, Raphaël Sorin travaille dans l’édition depuis 1964. Il est passé par Le Seuil, Champ Libre, Le Sagittaire, Albin Michel, Fayard, Buchet-Chastel. Il est aujourd’hui directeur littéraire aux éditions Ring. Il aussi été journaliste littéraire, notamment au Monde, L’Express, La Quinzaine littéraire, France Culture, France Inter et sur diverses télévisions.

Comme auteur, il a publié: Produits d'entretiens (avec Pierre Bettencourt, Louis Scutenaire, Marc Bernard, Jean Forton, Norge, les membres du Grand Jeu, etc.), Finitude, 2005; Vingt et un irréductibles (entretiens avec Marc Bernard, Henri Pollès, Henri Thomas, Louis Calaferte, Marcel Mariën, Michel Ohl, Yves Martin, Elias Canetti, etc.), Finitude, 2009; Les Terribles, Finitude, 2011.

Les éditions Ring

Nées en 1999, dans le prolongement du site du  même nom, les éditions Ring se sont fait connaître, en particulier, en publiant Noir Désir, à l’envers, à l’endroit, La France Orange Mécanique, 999 ans de Serial Killers, La Femme qui valait trois milliards. Cœur de cible de cet éditeur résolument anticonventionnel: le document, le témoignage, le thriller, le fait criminel. Cinq collections s’y déclinent: «Documents» (grandes enquêtes de société), «Grand Hôtel» (témoignages), «Ring Noir» (romans policiers), «Dansons vite avant l’Apocalypse» (biographies musicales), «Murder Ballads» (documents sur des criminels célèbres, et true crimes, thrillers décrivant des crimes réels ayant défrayé la chronique quelques années plus tôt).

Parmi les auteurs publiés: Norman Mailer, Stéphane Bourgoin, Marc Besse, Boris Dokmak, Laurent Obertone, Joël Houssin, Howard McCord, Jack Henry Abbott, Max Montgomery, Pierre-André Taguieff, Michaël Mention, Christian Eudeline, Michel Tabachnik, Jean Fauque, Ludo Mendes, Jean-Daniel Beauvallet, Damien Echols. Un tour sur le site web des éditions en vaut la peine, où l’univers des livres et des auteurs est rendu de manière originale et moderne: www.ring.fr