«Je crois au livre, mais aussi à l’e-book et à l’édition électronique»

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En créant la Maison de l’Écriture, à Montricher (VD), Vera Michalski-Hoffmann donne à la littérature et aux livres un espace et un rayonnement exceptionnels. Rencontre avec une éditrice et mécène au service des écrivains du monde entier.

Mis en ligne le 1 mars 2014

[dropcap]F[/dropcap]ondatrice, en 1986, avec son mari Jan Michalski (prématurément disparu en 2002), des Éditions Noir sur Blanc, Vera Michalski-Hoffmann s’est imposée, ces dernières années, comme l’une des plus importantes éditrices de Suisse, mais aussi de France et d’Europe. Elle est à la tête de Libella, la holding qui regroupe Noir sur Blanc, de même que Buchet-Chastel et Phébus, sans oublier d’autres maisons, en Pologne notamment. Héritière, avec ses sœurs et son frère, de la famille Hoffmann à Bâle, elle se veut à la fois éditrice et femme d’affaires, mais aussi mécène.

À ce titre, Vera Michalski-Hoffmann a ouvert à l’été dernier l’extraordinaire Maison de l’Écriture, dans le Jura vaudois, qui accueillera bientôt, dans des cabanes suspendues au sommet d’une forêt de béton blanc, des écrivains en résidence du monde entier. Dans cette petite cité à la fois utopique et bien réelle, les écrivains ne seront pas seuls. Une grande bibliothèque (85 000 titres), un espace d’exposition et un auditorium composent une véritable entité culturelle, également accessible au public.

Vera Michalski, commençons par évoquer une autre personne, Jan Michalski. Parlez-nous de cet homme, présent maintenant par son nom, dans la fondation que vous avez créée (Fondation Jan Michalski pour l’écriture et la littérature) et la Maison de l’Ecriture à Montricher... Jan et moi nous sommes connus à HEI, les Hautes Etudes Internationales, à Genève, où il était venu faire un diplôme, dont je ne me souviens d’ailleurs plus du sujet. Quant à moi j’y avais commencé mon doctorat. Notre rencontre a eu lieu dans un séminaire sur les révolutions.

Vaste sujet... Je m’intéressais à la révolution iranienne, c’était en 1980. Mariés en 1983, nous avons fondé les éditions Noir sur Blanc en 1986. Nous avions publié le livre de souvenirs de sa mère (réd. Accrochée à la vie – Volhynie, Kazakhstan, Pologne 1923-1951), qui est vraiment très émouvant. Ma belle-mère, pédiatre, âgée aujourd’hui de 91 ans, reçoit encore de temps en temps, des gens qui lui amènent leur gosse en disant: «Il n’y a que vous pour nous aider…» Elle habite près de la frontière biélorusse, dans la région de Bialystok. Son destin est partagé par maintes familles de l’Est de la Pologne.

Racontez-nous… Après la guerre russo-polonaise de 1919-1920, son village, comme des centaines d’autres, s’est tout à coup retrouvé du côté russe, ou plutôt soviétique. Les Polonais, toujours forte-têtes et attachés à leurs traditions et à leur religion, n’ont rien voulu savoir de la collectivisation forcée de l’agriculture. Ils n’étaient donc pas très enthousiastes à l’idée de s’engager au kolkhoze ou à la coopérative. Un beau jour, vers 1936, Staline a décidé qu’il en avait assez de ces gens-là, et donné l’ordre de les déporter par villages entiers. Ma belle-mère, âgée d’une douzaine d’années, a dû quitter son village, en plein mois de juin caniculaire, dans des wagons à bestiaux. Les déportés y sont restés trois semaines. Nombre d’entre eux sont morts de soif, de faim et à cause de la chaleur. Arrivés au terminus, les survivants ont été transportés sur des chars à boeufs pendant plusieurs jours encore, puis laissés dans la steppe absolue, dans le nord du Kazakhstan, après qu’on leur a dit: «Voilà, ici cela va être votre village, mettez-vous à le construire vite parce que dans deux ou trois mois l’hiver arrive et que là il fera moins quarante»... Ces villageois étaient pour l’essentiel des paysans, et ils ont construit leurs maisons, mais plusieurs sont morts avant l’hiver. Surveillés de près, ils savaient aussi que, perdus dans ces régions, ils ne pourraient pas aller bien loin s’ils décidaient de fuir. Certains des oncles de ma belle-mère, de forte-têtes aussi, ont été envoyés au goulag pour propos anticommunistes.

Des hommes plutôt courageux… On voit là ce que ces familles polonaises ont pu connaître, et qui a forgé leur caractère. Sans papiers, sans existence légale, sans droit de travailler, ni de voyager, ces déportés ont connu la faim. Dans son enfance, ma belle-mère avait déjà vécu la famine en Ukraine. Dans une scène extraordinaire, elle décrit ses parents, amorphes et couchés à la maison, le ventre gonflé, pendant qu’elle et son frère se promènent à la recherche de nourriture. Dans un épisode où s’exprime d’ailleurs leur grande maturité, les enfants aperçoivent au bord d’un ruisseau une cane en train de couver ses oeufs. Ils s’en emparent, gobent un oeuf à eux deux, avant de ramener les deux autres aux parents, lesquels retrouvent alors une nouvelle énergie... Et puis, un jour, ma belle-mère, avec sa forte personnalité, décide que, malgré la déportation, l’interdiction de voyager, la faim, le manque d’argent, elle allait commencer des études de médecine. Finissant par convaincre ses parents de la laisser partir, à l’âge de 18 ans, elle fait des kilomètres à pied, attend le train pendant plusieurs jours, avant de commencer des études d’infirmière. A chaque étape, elle rencontre des gens qui l’aident. Et elle devient  finalement pédiatre.

Un courage et une détermination hors norme… Et le père de Jan Michalski? Lui venait de l’Ouest de la Pologne, beaucoup plus occidentalisé. Propriétaire terrien, il perd tout au moment de la guerre, puis participe à l’insurrection de Varsovie de 1944, où il est tireur d’élite. Au final, une famille d’intellectuels donc, mais qui ont connu de plein fouet les conditions extrêmes. Jan Michalski, quant à lui, a fait des études au Collège d’Europe, à Bruges, puis à la London School of Economics. A l’époque, il était très difficile à des étudiants polonais d’obtenir des visas pour l’étranger. Jan avait pu le faire, aussi parce que le Collège de Bruges était dirigé par un recteur polonais qui avait quitté la Pologne au moment de la guerre, et favorisait l’intégration d’étudiants d’Europe de l’Est. Chaque année, il donnait des bourses à deux étudiants polonais et Jan a bénéficié de l’une d’elles.

Quel genre d’homme était Jan Michalski, dans son amour des livres, dans son souci politique, sa conviction que c’est par la culture que l’on parviendrait à rapprocher les diverses parties de l’Europe? Un homme de contact, à l’enthousiasme communicatif, et on sait que parfois l’enthousiasme peut remuer les montagnes. Nous avions plusieurs fois reçu à la maison des auteurs polonais et européens, et avions pensé à un projet de livre sur l’édition clandestine en Pologne. Deux éditeurs étaient venus pour dialoguer, mais le livre n’est jamais sorti, peut-être avaient-ils passé plus de temps à rigoler qu’à travailler.

Cette rencontre avec Jan Michalski s’est peut-être aussi inscrite dans une part de vous-même qui vous lie à l’Europe de l’Est, par votre mère... Ma mère, c’est du côté russe. Quand nous avons commencé l’édition avec Jan, nous avons voulu d’emblée rendre justice à ces deux grands pays, la Pologne et la Russie, et à leurs littératures. Mais surtout, ce qui nous animait au début, c’était de faire connaître et comprendre aux gens d’ici l’histoire de ces pays, des gens qui souvent ne la connaissent pas et se sentent un peu intimidés quant on évoque les tourments de ces passés. On est parti de la révolution russe en publiant le Journal de ma grand-mère. Notre ambition est et a été de rendre plus proche et compréhensible des inconscients collectifs, ou des histoires en arrière-fond.

1986, c’est encore la Guerre froide. La Pologne d’alors, à l’époque de la fondation des Editions Noir sur Blanc, est très différente de celle d’aujourd’hui, de même la Russie d’alors et d’aujourd’hui? On a même souvent l’impression qu’il ne s’agit plus des mêmes pays. Une de mes filles vient de s’installer en Pologne pour y ouvrir une galerie, et j’y vais moi-même régulièrement. Ce qui frappe aujourd’hui, c’est la population extrêmement jeune et dynamique de ce pays, et, héritage de l’époque communiste, une forme d’accès pour tous à l’éducation et donc une population d’un niveau de formation plus élevé qu’ailleurs. Beaucoup ont fait des études, c’est un véritable vivier pour les entreprises étrangères qui y viennent embaucher des collaborateurs qualifiés et de bon niveau. Du point de vue de la technologie, il y existe peut-être moins de pudeur et de retenue qu’en France, qui a quand même mis un certain temps à s’informatiser. Là, partant de zéro, ils ont tout de suite commencé très fort, un peu comme l’Allemagne et le Japon après la guerre. La Pologne est un pays dynamique et plein d’idées, à la forte créativité dans le graphisme, le cinéma, le théâtre. Le pays est engagé dans la voie du capitalisme libéral et du profit, si bien que la culture en souffre un peu, comme d’ailleurs ici en Suisse où elle ne fait plus vraiment partie des priorités. En Pologne, de nombreux intellectuels, professeurs, auteurs se sentent par moments moins bien traités aujourd’hui qu’à l’époque.

C’est un peu le paradoxe, surtout quand on se souvient de l’Europe de l’Est avant la chute du Mur, où la culture bénéficiait d’un prestige extraordinaire. Et la Russie, aujourd’hui, comment la voyez-vous? J’y vais deux ou trois fois par an, je la connais un peu moins bien, mais on a la même impression, en plus manifeste. En Russie, la course au profit est encore plus brutale qu’en Pologne, avec une quantité impressionnante de Mercedes au mètre carré au centre de Moscou. Sans même parler de la situation politique et des droits de l’homme, et du fossé énorme entre les gens très riches et le reste de la population.

La Suisse, alors, comment la voyez-vous, vous qui voyagez beaucoup, une Suisse à peu près au top dans tous les classements économiques internationaux? On parle du miracle suisse, et je me demande en effet comment c’est possible, dans la mesure aussi où ce pays n’est pas une île en Europe. C’est en effet extraordinaire, et je m’en étonne chaque fois. La recette? C’est peut-être que les gens se parlent, qu’il existe un consensus social, que les partis sont capables de travailler en bonne intelligence dans l’intérêt commun et du service public. Les gens, ici, au contraire d’autres pays, ne passent pas leur temps à dépenser l’essentiel de leur énergie à se tirer dans les pattes.

À l’origine des Editions Noir sur Blanc, il y a une vocation internationale. Comment celle-ci a-t-elle évolué dans le cours des années? Au début, comme je l’ai dit, l’ancrage était en Pologne et en Russie, puis très vite toute l’Europe de l’Est, aussi bien du point de vue de l’histoire que des essais et de la littérature, tant jeunes auteurs que classiques. Avec Phébus et Buchet Chastel, nous avons élargi le champ à la littérature française, la littérature de voyage et internationale. Dans ce dernier domaine, nous avons connu de beaux succès ces derniers temps, ainsi de Julie Otsuka, auteur américain d’origine japonaise qui a gagné le Prix Femina étranger en 2012. Dans le cadre de Buchet Chastel, j’ai tenu à créer plusieurs collections, dont l’écologie. Dans ce domaine, nous venons de publier un important  projet d’encyclopédie de la Camargue, où se retrouvent  pas moins de 325 auteurs. Et aussi une collection sur la musique, déjà au catalogue mais que l’on a étoffée. Sans parler des Cahiers dessinés, collection consacrée au dessin, et où nous avons sorti le premier numéro de la revue du même nom, consacré à Giacometti, revue qui était en sommeil depuis plusieurs années, très joliment imprimée et passionnante par les sujets abordés. De même, chez Buchet, nous publions des essais, comme une biographie de Vaclav Havel publiée récemment, ou le livre de la femme de Lech Walesa, d’abord sorti en Pologne et vendu là-bas à plus de 400’000 exemplaires. Nous nous sommes aussi élargis à la photographie, notamment en reprenant les éditions Delpire, l’un des meilleurs éditeurs en la matière. Et nous avons créé une petite maison d’édition,  Photosynthèses, à Arles, qui publie des beaux livres consacrés à la photographie. A Lausanne, nous avo accueilli  les éditions Pierre-Marcel Favre il y a près de trois ans, mais Pierre-Marcel reste encore aux commandes.

On peut parler d’une très nette expansion depuis quelques années… Je pense que pour l’instant on va s’en tenir là, même si je reste très sollicitée. Nous avons encore accueilli en 2012 une maison québécoise, Les Allusifs, animée par Brigitte Bouchard, qui publie des livres intéressants et complémentaires de notre catalogue. Elle fait  désormais partie de Noir sur Blanc, en tant que  collection ,sous le nom de Notabilia, et édite aussi bien de la littérature québécoise que française ou  mondiale,  surtout des textes assez courts avec une production d’environ huit livres par an. Notre directeur général , à Paris, et il n’en était pas ravi pour autant, a calculé qu’en cumulant tout ce que nous publions en matière de littérature étrangère, avec Noir sur Blanc, Buchet Chastel, Phébus, Notabilia, nous éditions plus de livres de littérature étrangère que Gallimard! Certains  estiment que le marché ne peut pas accueillir autant de livres étrangers, ne serait-ce que parce que la presse française n’arrive pas à suivre, et ne fait plus que des articles collectifs au sujet de cinq ou six livres, pour un impact  évidemment moindre.

Le monde des médias est en plein bouleversement, avec le web, le déclin des journaux. Sur deux ou trois ans, quelle tendance observez-vous quant au livre? Une tendance à la baisse, bien sûr. Même si, à tel ou tel mois, sort un Harry Potter qui fait immédiatement grimper les statistiques… De 2012 à 2013, la baisse a été de 7,5% en France, pendant que l’évolution du commerce de détail, elle, se situait à moins 0,5%. Ces chiffres sont ceux des librairies, et non de l’activité en ligne.

Le contexte de l’édition, aujourd’hui en France, comment se présente-t-il? Il y a de moins en moins de groupes indépendants. On m’a demandé si j’acceptais d’assumer la présidence du BIEF, le Bureau international de l’édition française, qui est un peu l’ambassadeur de l’édition française sur le marché mondial, et j’ai dit oui. Ses activités s’organisent selon trois axes: l’organisation de stands collectifs pour les foires internationales, Francfort, Londres, etc.où nous sommes également soutenus par le Ministère de la culture en France et un peu par le Ministère des Affaires étrangères; la publication d’études sur les divers marchés; l’organisation de rencontres professionnelles entre éditeurs, qu’on appelle B to B (business to business: ndlr). La question étant que si l’association veut être crédible, elle ne doit  être aux mains ni d’Hachette ni d’Editis, raison pour laquelle on s’est adressé à moi, éditrice indépendante. Je ne vous cacherai pas que j’ai hésité parce que ce n’est pas que j’ai du temps à revendre, mais enfin je ne le regrette pas, c’est très intéressant et lors de ces voyages on apprend beaucoup de choses.

Comment se porte l’édition française, vous qui connaissez les conditions aujourd’hui de la concurrence internationale?£Ce qui est intéressant et que j’ai appris dans le cadre du BIEF, c’est que l’édition constitue, et de loin, l’activité industrielle et économique culturelle la plus importante en France. Par rapport au cinéma par exemple, qui dispose quand même de plus gros moyens, l’importance économique de l’édition est bien supérieure. Mais en ce moment, comme la France est dans un état de morosité totale, que tout le monde geint et que les libraires et les éditeurs se plaignent sans cesse, ces chiffres m’ont quand même étonnée. Vous l’avez vu comme moi, Virgin a fermé et n’a même pas pu trouver de repreneur pour ses locaux, situés pourtant dans les meilleurs endroits de Paris. Ou prenez la Fnac, entrée en bourse, et dont tout le monde pense que c’est le premier pas vers le démantèlement, ou plus récemment encore la déconfiture du groupement de libraires Chapitre.

Vous séparez quand à vous tout à fait l’édition du mécénat. Mais qu’il s’agisse de l’une comme de l’autre, votre engagement s’inscrit décidément à contre-courant, loin des tendances lourdes de l’économie et des mainstreams culturels… Peut-être un peu, mais je ne voudrais pas non plus que ce soit assimilé à un combat d’arrière-garde ou à de la résistance. Pour ma part, je ne m’associe pas du tout aux gens qui disent: «Ah le livre se meurt, c’est affreux cette civilisation d’analphabètes, les gens ne lisent plus»… Je pense au contraire que nous sommes à un moment où il y a beaucoup de défis intéressants à relever. Je crois à l’e-book et à l’édition électronique, même en France où pas mal de maisons ont arrêté les investissements dans l’électronique parce que le marché ne décolle pas vraiment , et même si ces investissements ont été parfois considérables. Dans ce domaine, nous avons reçu, de même d’ailleurs que les Editions Zoé, ou d’autres, de l’aide du CNL (Centre national du Livre), du Ministère de la culture française, pour numériser nos fonds.

De l’aide de la France, mais pas des Suisses? Des Suisses, nous ne recevons pas grand-chose. Pour l’anecdote, je citerais le cas du canton du Vaud, dont le budget culturel est très éclaté, au point que la responsable du département Jeunesse, culture et formation ne sait pas elle-même ce qu’il en est exactement du soutien aux gens qui travaillent dans le livre, ainsi qu’elle s’en est elle-même aperçue quand nous avons entamé notre dialogue au niveau de l’association professionnelle, tant ces aides sont dispersées. Elle est maintenant ravie de notre question, qui permettra à ses services d’y voir plus clair. Quant à nous, nous avons aussi investi dans la numérisation de notre fonds. Pour la dernière rentrée de septembre, sur cinq livres sortis, trois ont été édités parallèlement en version électronique. Car les deux marchés en réalité coexistent, et grâce justement au e-book, nous sommes en train de reconquérir des gens qui s’étaient détournés de la lecture, et qui jusque-là regardaient surtout des films sur leurs écrans. Moi qui voyage beaucoup, je suis frappée du nombre de gens qui lisent des livres sur des tablettes.

Parlons maintenant de la Maison de l’Ecriture, et de ce projet extraordinaire, en forme de work in progress. On se croit sur une sorte de paquebot voguant sur la mer, avec des cabanes d’écrivains suspendues dans les airs. Une petite cité utopique? On peut parler d’utopie culturelle dans le projet, mais qui débouche sur du concret. Nous sommes encore dans les premières mois, mais déjà l’écrivain se trouve au cœur du dispositif, ou le traducteur aussi bien, ou même éventuellement le journaliste écrivant des reportages littéraires. La Maison de l’Ecriture, de ce point de vue, est conçue pour les gens qui écrivent et qui ont besoin de calme pour créer.

Un projet ouvert à des écrivains du monde entier? Nous voulons accueillir des écrivains dont le projet nous convainc. S’agissant de notre site internet, nous constatons que les visiteurs viennent du monde entier, même si on observe, et c’est normal, certains pics sur la Pologne ou la Suisse. Nous verrons comment les choses seront relayées dans la presse internationale.

Pour la grande bibliothèque de quelque 85’000 livres que vous constituez dans la Maison de l’écriture, les ouvrages proviendraient pour l’essentiel de commandes passées à des librairies? Nous achetons en effet les ouvrages auprès de libraires indépendants. Si une structure comme celle de la Maison de l’écriture ne soutient pas les libraires, qui va les soutenir?

Quelles sont vos relations avec le milieu ambiant de l’édition en Suisse et en Suisse romande? Bonnes. Prenez Diogenes Verlag, nous entretenons beaucoup de rapports avec eux, notamment en leur achetant des droits. Comme nous avions aussi à l’époque acheté des droits auprès des Editions Zoé pour Agota Kristof et la traduire en polonais. J’ai été deux ans présidente de l’ASDEL (Association Suisse des Diffuseurs, Editeurs et Libraires), et j’ai pu établir d’excellentes relations avec le milieu. Quand aux autres résidences situées elles aussi dans la région, dont la plus proche est à dix ou douze kilomètres à vol d’oiseau, le Château de Lavigny, là aussi nous sommes en excellents termes et nous considérons comme complémentaires.

Quelques questions sur vos goûts personnels… Des livres qui vous ont marquée, enfant ou jeune fille d’abord, et par lesquels vous êtes en quelques sorte entrée en littérature, que vous reste-t-il comme images? J’ai toujours du mal à parler d’un livre plutôt que d’un autre. Il y a évidemment la littérature russe, Tolstoï et d’autres, mais aussi la littérature d’aventures, comme Karl May, des livres qu’on lit quand on est enfant…

Karl May, vous le lisiez en allemand? Oui. Et j’aimais  aussi toutes les choses de ma génération, les bandes dessinées de Pilote, l’humour et les aventures. Quand j’ai commencé à voyager en Asie, j’aimais beaucoup Graham Greene, surtout ses nouvelles. De manière générale, je trouve que les textes courts sont plus en phase avec notre époque. En ce moment, il y a un auteur anglais que j’aime beaucoup, Alan Bennett, lequel avait écrit un livre très drôle, sous le titre La Reine des lectrices, paru chez Denoël: l’histoire d’un libraire qui s’étonne qu’un homme vienne toujours lui acheter des livres, et dont il s’avère qu’il s’agit en réalité du majordome de la Reine d’Angleterre; peu à peu se développe une relation pleine d’humour entre les deux hommes, vraiment très drôle… Dans un livre suivant, Bennett a écrit quatre histoires, dont l’une, The Lady in the Van, est en réalité une histoire vraie, celle de la clocharde du quartier que l’auteur avait recueillie, tant elle l’avait touché, et qui a fini par habiter pendant vingt ans dans un mobil home posé dans son jardin.

L’humour, c’est important? Oui, j’aime beaucoup l’humour dans les livres. Comme d’ailleurs celui de Slawomir Mrozek dont avons montré les oeuvres dans le cadre de notre première exposition à la Maison de l’Ecriture, très particulier, un peu noir, un peu sec.

Et dans les arts de manière générale, beaux-arts, musique, cinéma? J’aime beaucoup le cinéma aussi, mais j’ai de moins en moins le temps d’y aller.

Les grands films que vous avez vus, que vous n’oubliez pas ou que vous vous aimez? J’aime évidemment l’humour de Woody Allen, les bons films policiers, mais pas beaucoup la science-fiction ni la violence.

Et dans les beaux-arts? Chaque année, j’essaie de prendre deux jours, mais je n’y arrive pas toujours, pour aller à Art Basel, où je prends beaucoup de plaisir à déambuler de galerie en galerie. Et de par notre histoire familiale, avec ma grand-mère qui collectionnait des tableaux, nous avons été exposés à l’art depuis l’enfance. Si je devais citer un peintre que je préfère, je dirais Paul Klee, mais aussi George Braque. Il y a beaucoup de choses qu’on aime finalement et il y en a même tellement qu’il est difficile de les dire toutes. Mais j’aime beaucoup Giacometti, Modigliani.

Et les musiciens? Là aussi, influencée par mon grand-père, j’aime tous les compositeurs du XXe siècle, et aussi Mendelssohn, l’opéra, et certains rappeurs, que je trouve très drôles dans leurs textes.

Par exemple? Une chanson d’un groupe de Toulousains, «Tout le monde ment», avec l’accent méridional, «Ya que ma maman qui ment, rarement», j’aime beaucoup…Voici le lien sur Youtube.

Vous êtes aussi une enfant de mai 68? Bien sûr. A l’époque, j’étais à Arles, et toutes les écoles avaient fermé autour de nous, seule la nôtre était encore ouverte. J’ai ce souvenir que tous les étudiants  de la ville étaient venus devant notre école en hurlant «Saint-Charles, Saint-Charles, avec nous, Saint-Charles, avec nous!» Nos responsables, assez paniqués, se demandaient si l’école allait être prise d’assaut, c’était assez  drôle.

Vous avez conservé avec votre sœur ces liens avec Arles? Bien entendu.

Un lieu où vous iriez rêver? J’aime beaucoup les pays du nord. Nous avons fait plusieurs voyages avec les enfants au Groenland, au Spitzberg, et au Pôle Nord avec mon mari. Donc j’irais en Suède, dans les forêts, avec un hôtel à cabanes.

Le livre que vous voudriez absolument lire ou relire, sans en avoir eu le temps jusqu’ici? Lire ou relire, ce sont surtout les manuscrits que l’on reçoit! C’est ahurissant le nombre de manuscrits qui nous parviennent. Là je pense que les prochains mois n’y suffiront pas.

Combien de temps faut-il pour voir ce que vaut un manuscrit? Assez vite, on le sent. Difficile à expliquer, une intuition.

Quelques minutes, en fait? A peu près, oui, même si parfois des textes sont plus difficiles, mais on sent rapidement si le texte est éventuellement améliorable. En suite de quoi la question est de savoir si le temps qu’on investirait dans le texte en vaut la peine. Sans même réfléchir en termes financiers ou mercantiles, la question est en effet: y a-t-il assez de substance dans le texte pour qu’un bon livre soit possible? Pour beaucoup de manuscrits, l’impression est que les auteurs n’ont pas abouti. Nous ne sommes pas non plus l’Armée du Salut. Sans parler de tous les gens qui écrivent à des fins thérapeutiques et qui pensent que l’éditeur est là pour leur psychanalyse.

1. Francesca Michalska, Accroché à la vie – Volhynie, Kazakhstan, Pologne 1923-1951, traduit du polonais par Agnès Wisniewski, Editions Noir sur Blanc, 2009 (texte original publié sous le titre Cała radość życia, Oficyna literacka Noir sur Blanc, Warszawa, 2007).


 

ANNEXES

Vera Michalski-Hoffmann

Née à Bâle en 1954, Vera Michalski-Hoffmann, héritière avec ses deux soeurs et de son frère de la famille Hoffmann, préside la holding Libella SA, qui regroupe diverses maisons d’édition en Suisse, France et Pologne (dont les Editions Noir sur Blanc, Buchet Chastel, Phébus, etc.). Elle a vécu jusqu’à l’âge de 16 ans en Camargue, à la station de recherche de la Tour du Valat, non loin d’Arles, créée à l’époque par son père, Luc Hoffmann, lui-même cofondateur du WWF en 1961. Cette station, sur près de 2500 hectares, est aujourd’hui un centre d’importance internationale pour la protection et l’étude des milieux humides méditerranéens. Descendante par sa mère, Daria Razumovsky, d’émigrés russes, Vera Hoffmann a publié le récit de la jeunesse (de 1914 à 1919) de sa grand-mère ayant fui Révolution russe en 1990 (2.), de même que le journal de sa mère et des deux sœurs de celle-ci, en 2004 (3.) Vera Michalski a notamment étudié à L’Institut des Hautes Etudes Internationales et du Développement de Genève, où elle s’est lancée dans une thèse sur «Le phénomène des compagnons de route du communisme en France, de 1928 à 1939», avant de consacrer à l’édition. En 1983, elle épouse Jan Michalski (1953-2002), d’origine polonaise, qu’elle a rencontré sur les bancs de l’Université de Genève. Elle crée, en 1986, les Éditions Noir sur Blanc, à Montricher, avec Jan Michalski, son mari, avec un accent porté sur le monde slave et, en particulier, la Pologne et la Russie. Vera Michalski déclare volontiers différencier ses activités d’édition, qui visent la rentabilité, et celles liées au mécénat, comme la Maison de l’Ecriture à Montricher (voir ci-contre). Vera Michalski a également lancé le Prix international de littérature Jan Michalski. Elle parle le français, l’allemand, l’anglais, l’espagnol, le polonais et à des notions de russe.

2. La Fin de ma Russie, de Catherine Sayn-Wittgenstein, traduit de l’allemand par Vera Michalski, éditions Noir sur Blanc, 1990; réédité en poche chez Phébus, coll. «Libretto».

3. L’Adieu à la Tchécoslovaquie de notre enfance – Journaux 1945-1946, par Maria Razumovsky, Daria Razumovsky et Olga Razumovsky, traduit de l’allemand par Chantal Le Brun Keris, Editions Noir sur Blanc, 2004.

 

La Maison de l’Ecriture

Créée en 2007, la Fondation Jan Michalski est à l’origine de la Maison de l’Ecriture, à Montricher, au pied du Jura vaudois, au lieu dit Bois Désert. Dans le décor grandiose et bucolique des forêts, des champs, du lac et des Alpes, la Maison de l’Ecriture se découpe audacieusement (et harmonieusement), telle un vaisseau utopique (conçu par les architectes Vincent Mangeat et Pierre Wahlen). Déclinée en divers bâtiments et petits quartiers, cette Maison tout à fait unique abrite des logements individuels en forme de cabanes suspendues dans les arbres pour les écrivains, ainsi qu’une forte  bibliothèque de quelque 85’000 titres, un espace d’expositions et un auditorium. Fondation Jan Michalski pour l’Ecriture et la Littérature, En Bois-Désert, 1147 Montricher. www.fondation-janmichalski.com

 

Résidences d’écrivains

Conçues pour soutenir et susciter la création littéraire, les cabanes d’écrivains, perchée dans les arbres, volent en quelque sorte dans le panorama des Alpes et des forêts. Aussi bien espaces de travail que de repos, elles sont le refuge et le cœur d’activité des écrivains en résidence, qui bénéficient par ailleurs de toutes les infrastructures à disposition, telles salle à manger, salon, bibliothèque, auditorium et espace d’exposition. Ouverte dès 2015 aux écrivains pour des séjours de un à douze mois, la Maison de l’Ecriture en effectue la sélection sur dossier par le Conseil de Fondation et son comité, selon des critères de qualité du projet, d’implication et de motivation de l’écrivain.

 

Bibliothèque, Auditorium et Espace d’exposition

Située au cœur de la Maison de l’Ecriture, la Bibliothèque multiculturelle réunit sur cinq étages les chefs-d’œuvres de la littérature mondiale, avec plus de 80′000 ouvrages, livres précieux et manuscrits inédits, tous référencés. En particulier à l’honneur: littérature contemporaine des XXe et XXIe siècles, monographies consacrées à l’art et ouvrages de sciences politiques. Le public et les internautes peuvent consulter la bibliothèque aussi bien en live que par les ressources numériques, une part belle étant faite aux contenus multimédias, revues électroniques, dossiers interactifs et vidéo à la demande. Ouverte en janvier dernier, la bibliothèque est ouverte aux chercheurs, étudiants et  élèves, de même que, certains jours, au grand public.

Multifonctionnel, l’Auditorium (120 places) accueille aussi bien des lectures que des présentations d’oeuvres littéraires, débats et dialogues avec les écrivains, ainsi que des spectacles divers, du théâtre et des concerts.

Dédié aux expositions temporaires, où les livres voisinent avec les manuscrits et les dessins d’auteurs, l’Espace Exposition est un lieu de rencontres et de dialogues avec les écrivains et les artistes.A l’entrée du site, ouvert sur les jardins, l’œuvre d’art de Thomas Hirschhorn, Nietzsche Car, intriguera d’entrée le visiteur.

 

Prix Jan Michalski

Le Prix Jan Michalski de littérature, doté de 50’000 francs, est décerné chaque année par la Fondation pour couronner une œuvre de la littérature mondiale, tous genres confondus (récit, roman, essai, livre d’art, calligraphie etc.). Multiculturel, il est ouvert aux écrivains du monde entier. Lauréats de ces dernières années: Mahmoud Dowlatabdi, Le colonel, Buchet Chastel; Julia Lovell, The Opium War: Drugs, Dreams and the Making of China, Picador; György Dragomán, Le roi blanc, Gallimard; Aleksandar Hemon, Le Projet Lazarus, Robert Laffont. Les auteurs des ouvrages nominés seront désormais invités à passer trois mois à la Maison de l’Ecriture. Le jury du prix est actuellement composé de: Vera Michalski, présidente, Marek Bieńczyk
(romancier, essayiste et  traducteur polonais), Yannick Haenel (écrivain et essayiste français), Isabel Hilton
 (journaliste, reporter et écrivain britannique) et  Tarun J. Tejpal (journaliste, éditeur et romancier indien).