«Les socialistes ont trahi la cause de l’intégration»

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Dans un livre qui vient de paraître1, Zohra Bitan, ancienne porte-parole de Manuel Valls, tire à boulets rouges sur ses anciens amis socialistes accusés de tous les maux en matière d’intégration et de gestion des cités. Elle leur reproche notamment d’instrumentaliser les citoyens issus de l’immigration, de ne jurer que par l’assistanat et de chercher une fausse connivence avec les jeunes plutôt que de responsabiliser leurs parents.

Publié le 19 juin 2014


Par William Irigoyen

C’est un livre coup de poing qui commence ainsi: «Je m’appelle Zohra, fille d’immigrés algériens, paysans illettrés, arrivés en France juste avant ma naissance (...). À 20 ans tout juste, j’ai épousé un homme, dont le père est juif, la mère bretonne et catholique. J’ai eu deux enfants.» Zohra Bitan a aujourd’hui cinquante ans dont vingt passés au Parti socialiste français (PS). Assez pour comprendre le décalage entre le discours et les actes des barons de la rue de Solférino (siège du PS à Paris), leur renoncement à faire ce qu’elle appelle «France ensemble ». Elle n’a pas de mots assez durs contre l’antiracisme «béni oui-oui» porté en bandoulière par ceux-là mêmes qui, selon l’auteure, n’ont jamais voulu «émanciper ce peuple d’en bas, ne fut-ce seulement pour qu’il pense par lui-même et qu’il se retrousse les manches pour tenter de s’extraire de sa condition sociale».

Zohra Bitan se sent aujourd’hui trahie par un parti dont elle espérait beaucoup avant de comprendre qu’elle en fut avant tout un instrument. Après en avoir claqué la porte, elle est allée frapper à celle de l’UDI — Union des Démocrates et Indépendants, centre-droit — où elle est membre du contre-gouvernement chargée de la laïcité et de l’intégration. Aujourd’hui, elle espère poursuivre le combat de l’intégration d’une autre façon. Ce qu’elle explique ici, entre deux indignations.

Votre livre est-il un réquisitoire?
Zohra Bitan: Non. Il met à nu une politique de gauche dans les quartiers. Je l’ai écrit pour dénoncer ce que le PS a fait et, surtout, ce qu’il n’a pas fait. Mon livre est directement adressé à la rue de Solférino et aux quartiers populaires, mais aussi aux Français. Le propos est le suivant: dans ce dossier, les socialistes n’ont pas été forcément bienfaiteurs. En fait, ils n’ont aucune volonté politique d’intégration.

La droite n’en a-t-elle pas fait autant?
Je n’ai jamais rien attendu d’elle. À la différence de la gauche, la droite est claire. Quand Sarkozy parle de «racaille», ça me parle. C’est direct, brutal. Mais cela n’est pas surprenant. L’hypocrisie du PS est insupportable. Mener une politique dont le but est de maintenir les gens dans le sous-développement, est bien plus violent. Avec la gauche, on ne sait jamais où l’on va. C’est toute la différence.

Iriez-vous jusqu’à dire que le Parti socialiste est un parti de notables qui ignore la réalité du terrain?
Je trouve problématique que la gauche ait voulu faire des quartiers populaires son marché, son territoire avec ses clients. Si cette gestion marchait, les banlieues ressembleraient aujourd’hui à Neuilly-sur-Seine. Dans mon livre je fais donc un état des lieux et dénonce tout ce qui a conduit à cet état de fait. Que quelqu’un vienne me dire, «c’est faux»! La réalité est la suivante: des tas de gosses errent dans leur identité. Il y a une évolution… vers le pire.Les violences de 2005 sont toujours en germe mais il y a quelque chose en plus: l’appel au djihad, la guerre sainte. Bien sûr, la gauche n’est pas la seule responsable. Mais elle a pratiqué un socialisme municipal de grande ampleur. Elle a eu un rôle de proximité très important. Aujourd’hui, de plus en plus de jeunes votent Front national. Si tout avait marché, nous aurions une intégration réussie. Or, en 2014, force est de constater qu’une minorité agissante pourrit la vie d’une majorité.

Que devrait faire la gauche pour regagner la confiance de ce qu’on appelle «les quartiers»?
Qu’elle commence à nous assumer, nous les Français de l’immigration, au lieu de nous subir. Assumer, ça veut dire ne pas faire de la publicité quand huit députés issus de l’immigration sont élus à l’Assemblée nationale. C’est pourtant ce qui s’est passé en 2012. La gauche est toujours dans le compassionnel, dans le paternalisme avec les immigrés. Déjà que le PS est hypocrite quant à sa relation avec la bourgeoisie, l’argent… Il cherche toujours à montrer sa proximité avec le peuple mais tout cela n’est qu’une vitrine. La gauche ressemble beaucoup à la droite. Elle doit sortir de cette hypocrisie. Pour elle-même d’abord. Elle doit avoir, à notre égard, la même politique qu’elle applique à n’importe quel Français en milieu rural ou dans les villes.

Avez-vous le sentiment d’avoir été exploitée politiquement?
Oui, mais ça ne me pose pas de problème quand je le sais. Je suis restée vingt ans au PS. J’ai mis longtemps à comprendre. D’abord, je me suis dit que cette exploitation n’était le fait que de quelques personnes. En fait, c’est un mouvement de grande ampleur. Dans l’état-major du parti, ils sont presque tous comme ça. Bien sûr, il y a des militants isolés qui font un travail exemplaire. Mais les dirigeants ne font que produire des discours. C’est dramatique de la part d’un parti qui prétend lutter contre le racisme et la discrimination.

La gauche pointerait donc du doigt les Français issus de l’immigration?
Elle met des étiquettes. En met-on sur les gros, les vieux? Nous sommes des militants. On n’a pas besoin d’exhiber. Et que ça vienne de la gauche est encore plus humiliant.

Quand avez-vous pris conscience de ce que vous appelez «une trahison»?
J’ai découvert progressivement qu’on n’est pas tous pareils dans ce parti. Le PS ne cesse de répéter qu’il faut des Noirs, des Arabes... ça me choque. Il y a quelques années, face à une fronde — à laquelle je ne participais pas — des militants socialistes issus de l’immigration, Jean-Christophe Cambadélis, aujourd’hui premier secrétaire, annonce la création d’une commission à l’intérieur du parti pour la promotion des militants issus de l’immigration. C’est insultant. Moi, je me bats pour le droit à l’anonymat, le droit de devenir comme tout le monde. D’autres profitent de ne pas être comme tout le monde pour se frayer un chemin et trouver une place. La question de l’identité personnelle n’est pas réglée pour tous. Moi, je n’ai pas de problème avec ça. Je suis française, ç’a été un long chemin.

Une autre anecdote vous reviendrait-elle en mémoire?
Je me souviens d’une conférence consacrée au «dialogue avec les jeunes». Nous sommes près de trois cents dans une salle. Un professeur d’un collège privilégié présente un travail sur le langage des gamins de cités. Il le fait sur un ton humoristique. Je l’interpelle en lui disant que je ne trouve pas ça drôle. Pourquoi? Quand ces jeunes-là sont en échec scolaire, qu’ils ont déjà des problèmes de territoires, et qu’en plus ils ne savent pas parler, ça ne me fait pas rire. En sortant, une élue me dit: «Zohra, tu sais, le monde est ainsi. Il faut de tout.» Non, on ne peut pas me dire ça. Ni au PS ni ailleurs. Je ne peux pas accepter que des gosses s’expriment ainsi et que des bobos s’en amusent. Quand ces jeunes postulent ensuite pour obtenir un emploi, ils ne trouvent rien. Ce n’est pas un jeu, la banlieue.

Zohra Bitan © DR / 2014

Zohra Bitan © DR / 2014

Avez-vous été utilisée par des «barons» socialistes qui cherchaient une façon d’entrer dans les cités?
Lors de campagnes électorales, on m’a demandé d’organiser des rencontres avec des jeunes.

Les élus issus de l’immigration seraient-ils cantonnés à cette seule activité?
Oui, tant qu’ils ne s’en plaignent pas. Ça n’est pas mon cas. Je ne suis pas une apparatchik, je suis quelqu’un d’assez libre.

La gauche a-t-elle un problème avec le discours sécuritaire?
Oui alors qu’il faudrait être radical. Il faut être exigeant avec les gens qu’on aime et que l’on respecte. Avec les enfants, c’est pareil: on ne les laisse pas jouer aux jeux électroniques huit heures d’affilée. Tous les gens engagés en politique savent que l’éducation exige rigueur et exigence. Ils savent qu’en fin de compte, ils récolteront les effets bénéfiques de ce travail. Pourquoi qualifier de «réactionnaires» les gens qui défendent cette idée? Si on avait dit aux gens «vous n’avez pas les mêmes chances que tout le monde mais votre dignité va servir de levier dans l’éducation de vos enfants» on aurait émancipé les citoyens. On aurait cherché à extraire les gens de leur condition sociale. La gauche ne jure que par l’assistanat. Résultat: les gens se referment sur eux-mêmes.

Est-ce de l’angélisme?
Non, du mépris. Comment ces gens du PS ontil pu s’avérer incapables de nous intégrer dans la société en nous laissant dans des dispositifs où nous sommes parqués? Pourquoi sommes nous allés dans les ZEP (Zone d’éducation prioritaire) et pas au centre-ville? La politique de proximité, c’est soi-disant le grand truc de la gauche. Vous prenez un quartier, vous y installez une poste, la caisse d’allocations familiales. Mais pourquoi faire cela? Les gens seraient-ils handicapés? Mettons-leur à disposition un bus et ils iront au centre-ville. Pourquoi ce parti n’a-t-il pas cherché à faire ce que j’appelle «France ensemble»? Pourquoi avoir créé une frontière? Autant mettre des barbelés autour des cités! Ajoutons à cela que les politiques ont menti aux Français. Ils ont véhiculé le message suivant: «ces gens-là ne vous aiment pas!». Et on est allé dire aux gens des quartiers que les Français ne les aimaient pas. Ce n’est pas vrai! On ne demande que ça, nous Français issus de l’immigration, de pouvoir aller à l’école en centre-ville, au collège, au lycée.

Êtes-vous optimiste quant à cette possibilité de faire «France ensemble»?
Par la classe politique, je n’y crois pas une seconde. Par les Français, oui.

Comment?
Les Français commencent à comprendre qu’il n’y a rien à attendre de la classe politique. La gauche, taxée d’angélisme, bascule maintenant dans l’autoritarisme. Mais ça n’a jamais fait une politique! Quand elle bascule dans le tout sécuritaire et répressif, les banlieues ne comprennent plus rien. Et pendant ce temps, le FN répète son message parce que la situation ne s’est pas arrangée dans les quartiers. Résultat: on n’a pas avancé d’un millimètre. On a besoin d’actions. Quand François Hollande est arrivé au pouvoir, on a augmenté l’allocation scolaire de 25%. C’est absurde. Il aurait fallu d’abord empêcher la fermeture des centres médicaux psycho-pédagogiques, renforcer leurs moyens. Il aurait fallu mettre les parents en priorité nationale et leur dire: «maintenant l’éducation de vos enfants, c’est vous. L’Etat peut faire quelque chose à condition que vous fassiez aussi quelque chose de votre côté.

Ça ne vous donne pas envie de créer un mouvement politique?
Je suis en train de monter «La France pour tous». Je vais essayer d’entraîner les Français à faire des choses pour eux et pour le pays. La première initiative s’appelle «Campus Marianne ». Mon idée est que chaque citoyen puisse apprendre, le soir venu, dans un lieu mis à sa disposition, comment fonctionne la nation, le civisme, la civilité. Bref, les éléments de base pour comprendre la société. L’idée est de « faire France avec tout le monde».

Une association donc?
Elle devrait voir le jour en septembre.

Quel regard portez-vous sur d’autres politiques d’intégration menées en Europe par la gauche?
Je suis très focalisée sur l’exemple français. La France prétend ne pas faire comme la Grande- Bretagne où règne le communautarisme. Elle fait pourtant exactement la même chose.

Vous parlez d’ailleurs de «gauche communautaire » dans votre livre…
Dans mon immeuble, il y a de plus en plus d’Africains. Où est la diversité? Ai-je le droit de dire qu’il y a trop de Noirs dans mon immeuble? Non. Pourtant, ce n’est pas normal. On perd du vivre-ensemble.

À vous entendre la gauche est «out»…
En 2012, elle a lâché les ouvriers blancs. Puis elle a lâché les cités. Elle revient au pouvoir et personne ne croit à ses solutions miracles. Et puis, il y a un problème de fond: jamais elle n’utilise la banlieue pour des causes émancipatrices. Quand la gauche met les pieds dans les cités c’est pour expliquer «la théorie du genre»2. François Hollande peut venir en personne Najat Vallaud-Belkacem3, rien ne changera. D’ailleurs, cette dernière ne connaît rien aux banlieues!

Najat Vallaud-Belkacem qui incite à faire du «sur-mesure pour les jeunes des quartiers»…
Mais il faut le faire pour les parents. Arrêtons de les abandonner. La gauche veut absolument obtenir le vote des jeunes. Il est perdu, c’est fini!

Vous êtes membre du contre-gouvernement de l’UDI. Vos critiques à l’égard des socialistes s’appliquent-elles aux responsables de ce parti de centre-droit?
La question de l’intégration n’a pas été abordée depuis que j’y suis. J’ai lancé plusieurs perches mais ce n’est pas leur créneau. Pour moi, l’UDI c’était Jean-Louis Borloo4. Il s’est retiré de la vie politique. Il n’y a rien à ajouter.

Vous avez été porte-parole de Manuel Valls, l’actuel premier ministre français. Lui faisiez-vous confiance sur une ligne réaliste, sécuritaire? Aurait-il renié ses engagements?
Je l’ai suivi parce qu’il était le seul qui incarnait un espoir de porter d’autres valeurs. Son problème est qu’il est prisonnier d’un appareil, le PS, qui n’a toujours pas défini ce qu’il voulait. Ce n’est pas parce qu’on a un discours sur les valeurs, sur la République et la sécurité qu’on a des convictions, ou que ça fait de l’action.

A-t-il été un bon maire d’Evry, en région parisienne?
Oui, mais c’est une ville qui s’est communautarisée. Blacks ici, Beurs là. J’aimerais l’entendre parler aujourd’hui de la responsabilité des parents. Elle est la colonne vertébrale de la réussite de demain. Laissons-lui un peu le temps.


1. Zohra Bitan, Cette gauche qui nous désintègre, Éditions François Bourin, Collection Thermos.

2. Le genre est une construction sociale qui hiérarchise les hommes et les femmes et produit des conventions culturelles, des rôles sociaux, des comportements, des représentations sociales et la division sexuelle du travail et du pouvoir. Source: CNRS.

3. Ministre des droits des femmes, de la ville, de la jeunesse et des sports.

4. Ancien président de l’UDI qui a quitté ses fonctions pour des raisons de santé.