«Le devoir de l’État est de combattre la mafia, non de passer un accord avec elle»

Le journaliste Marco Travaglio, co-directeur du quotidien Il Fatto Quotidiano. © Charlotte Julie / Genève

Le journaliste Marco Travaglio, co-directeur du quotidien Il Fatto Quotidiano. © Charlotte Julie / Genève

 

Le 1992 à 1994, la mafia sicilienne et des représentants de l’État italien ont conclu une pax mafiosa tacite au terme d’une négociation occulte qui a fini par éclater au grand jour et accoucher de condamnations en justice. De passage à Genève¹, pour une représentation de son spectacle théâtral «È Stato la mafia»², le journaliste et écrivain Marco Travaglio, co-directeur du quotidien Il Fatto Quotidiano, évoque les épisodes de cette effrayante «trattativa» qui tient depuis vingt ans en otage les gouvernements italiens.

 

Luisa Ballin
29 septembre 2014

Pourquoi avoir monté un spectacle théâtral pour parler de la trattativa entre l’État et la mafia?

Marco Travaglio: J’ai voulu raconter certains épisodes clés de l’histoire récente de l’Italie, sous le nom de trattativa état-mafia, qui ont eu lieu entre 1992 et 1994, mais qui restent presque totalement ignorés par les Italiens, qui lisent de moins en moins, tant les livres que les journaux. Pour être comprise et saisie dans son ampleur, cette histoire doit être «racontée» dans un récit qui demande du temps et de l’attention. Le théâtre permet aux spectateurs disposés à consacrer deux heures et demie de leur temps de rester concentrés sur un thème exposé, en particulier devant un spectacle nourri d’une veine parodique et ironique comme celui que je présente.

Tout ce que vous dites dans votre spectacle est-il vrai?

Bien sûr que tout ce que je dis dans mon spectacle est vrai. Sinon je serais en prison!

Quelles sont vos sources?

Les actes judiciaires et les décisions des tribunaux sur les faits évoqués dans mon spectacle, ainsi que des témoignages et des articles écrits par des consœurs et des confrères.

Comment expliquez-vous qu’aucun gouvernement italien ne soit parvenu à vaincre la mafia ou les mafias?

Parce qu’aucun gouvernement italien n’a vraiment essayé de combattre la mafia!

Pourquoi?

La mafia représente un énorme réservoir de bulletins de vote, mais aussi une usine à faire de l’argent et à obtenir des avantages en terme de pouvoir pour tous ceux qui s’allient avec elle. De plus, la mafia est une sorte d’armée parallèle à laquelle l’État a fait appel pour exécuter des basses œuvres que les forces de l’ordre ou les services secrets ne pouvaient pas réaliser. Le juge anti-mafia Paolo Borsellino a, par exemple été tué sur ordre de l’État, et l’exécution a été confiée à la mafia. C’est à proprement parler un attentat d’État.

Quand a commencé la «trattativa» et pourquoi?

La trattativa est fille des attentats et assassinats qui ont eu lieu entre 1992 et 1994 en Italie. Cela a commencé en 1992 par l’assassinat à Palerme, le 12 mars, d’un homme politique, Salvo Lima (référent politique de la mafia sicilienne et bras droit du septuple premier ministre Giulio Andreotti, ndlr), puis de l’assassinat du juge antimafia Giovanni Falcone, le 23 mai, suivi de celui du juge antimafia Paolo Borsellino, le 19 juillet. L’année suivante, d’autres attentats et assassinats ont eu lieu à Florence, Rome et Milan (tuant des civils, des touristes et même une petite fille de cinquante mois, ndlr). Les auteurs de ces crimes ont fini par mettre l’état italien à genou et à le motiver à ouvrir une négociation. Depuis lors, l’État fait ce qu’attend cosa nostra, il traite, cède, signe des chèques en blanc, qu’il paye. Si un gouvernement décidait une fois pour toutes de changer de cap et qu’au lieu de faire des faveurs à la mafia, il prenait des décisions contre elle, cette dernière recommencerait alors à commettre des attentats. Tant que la mafia ne tire pas, cela veut dire que l’entente continue. Tant qu’aucun gouvernement n’adoptera pas de lois efficaces contre la mafia, la pax mafiosa perdurera. C’est une consigne que les gouvernements se transmettent de l’un à l’autre: ne pas toucher à la mafia.

Certains avant la «raison sécuritaire» pour défendre la trattativa. Que leur répondez-vous?

S’il s’agissait seulement de raisons de sécurité, la Résistance aurait été un acte imprudent, puisque les nazis faisaient feu et tuaient. Les partigiani qui se sont opposés aux troupes du IIIe Reich auraient-ils dû s’enfermer chez eux et éviter de combattre les nazis? Lorsqu’il y a eu le terrorisme en Italie et que les Brigades Rouges faisaient feu, qu’aurait dû faire l’état? Céder aux Brigades Rouges? Et aujourd’hui que les membres de l’ISIS (l’État islamique, ndlr) séquestrent des gens, faut-il leur laisser le champ libre? Faut-il payer les rançons que l’état islamique réclame pour les personnes qu’il enlève afin d’éviter des représailles? Il ne manquerait plus que l’État n’affronte pas le risque de rétorsions de la mafia et qu’il ne mène pas une guerre encore plus dure contre les mafieux! Le devoir de l’État est de combattre la mafia, non de passer un accord avec elle.

Mais les mafias ne sont-elles pas militairement trop fortes pour être vaincues?

Non, les mafias ne sont pas militairement trop fortes. Elles sont composées de 20 000 à 30 000 personnes. L’État italien dispose de 350 000 hommes, entre membres des forces de l’ordre et soldats de l’armée. Cela veut dire que s’il décidait de vaincre les mafias, l’État pourrait le faire en peu de temps. Les mafias sont fortes parce qu’elle sont liées à la politique.

 
Palerme, via d'Amelio, 19 juillet 1992 @ Keystone / AP Photo

Palerme, via d'Amelio, 19 juillet 1992 @ Keystone / AP Photo

 

Comment voyez-vous dans ce contexte le gouvernement dirigé par le premier ministre Matteo Renzi. Est-il porteur d’un espoir?

Matteo Renzi tient des réunions avec Silvio Berlusconi, avec pour but de réformer, avec lui, le pays et la constitution, et même la justice... Le même Berlusconi qui a été jugé pour fraude fiscale, et qui a pendant deux décennies entretenu des liens avec la mafia sicilienne. Il a été financé par elle, puis il l’a financée à son tour, comme l’a récemment déclaré le boss Totò Riina. N’oublions pas que Berlusconi est le fondateur d’un parti, Forza Italia, dont la création est l’œuvre de son éminence grise, le Palermitain Marcello Dell’Utri, un ex-sénateur de la République qui se trouve en prison pour le délit d’association avec la mafia. Si le premier ministre Matteo Renzi se met à la même table que ces personnes, vous comprendrez pourquoi il lui est difficile de s’attaquer à la mafia.

Pourquoi, en Italie, la «trattativa» ne fait pas l’objet d’une couverture médiatique importante?

La disproportion entre ceux qui parlent de la trattativa État-mafia et ceux qui n’en parlent pas est très grande. Ceux qui l’évoquent sont si peu nombreux qu’il est facile de les isoler, en disant qu’ils font une fixation sur ce thème, qu’ils voient le complot partout ou même que ce sont des fous. Si les Italiens entendent quelqu’un en parler, ils pensent alors qu’il s’agit de l’«agité de service»... Car, si cela était vrai, tout le monde en parlerait, n’est-ce pas?

Ces faits, d’une gravité inouïe, sont presque inexistants sur les principales chaînes de télévision (qui appartiennent d’une part à Sivio Berlusconi, et de l’autre à l’État, ndlr). Une grande partie des Italiens ne sont donc pas informés de ce qui s’est réellement passé entre 1992 et 1994, car l’histoire de la trattativa est aussi celle des procès qui ont été intentés aux haut gradés des forces de l’ordre, aux ministres et autres commis d’État qui l’ont rendue possible.

Est-il dangereux pour vous de dénoncer les rapports entre l’État et la mafia?

Personne n’a jamais touché à l’un de mes cheveux. La seule conséquence a été que des hommes politiques m’ont attaqué devant les tribunaux. Il ne m’est jamais rien arrivé et je peux assurer que si d’autres faisaient ce que je fais, il ne leur arriverait rien, mis à part les plaintes habituelles en justice. La sécurité personnelle est une excuse. Ce qu’il y a, en revanche, c’est la servilité et l’autocensure; on se tient éloigné de certains sujets, non par peur de la mafia, mais par crainte des représailles de certains représentants de l’État.

Comment votre spectacle «È Stato la mafia» est-il accueilli en Italie?

Personne ne m’a lancé des tomates et à ma connaissance personne ne s’est endormi en venant voir le spectacle au théâtre! J’en déduis qu’il suscite l’intérêt et permet peut-être de mieux comprendre certaines choses qui se passent en Italie; des choses les spectateurs ne connaissaient pas ou ne comprenaient pas. Les salles sont toujours remplies; c’est bon signe.

Votre spectacle a donné naissance à un livre, qui contient un DVD. Pour «réveiller les consciences»?

Je serais prudent quant à l’usage du mot «conscience». La connaissance des faits est primordiale et je préfère placer la question de la conscience sur un autre plan. Il faut, au moins, que les Italiens sachent ce qui s’est passé, car cela fait partie de l’histoire de leur pays. La conscience est une affaire qui regarde chaque personne. Je pense qu’il est juste et utile de diffuser des informations concernant des faits qui ont eu lieu en Italie, sous le nez de tous. Je trouve hallucinant que les Italiens ignorent un pan fondamental de leur histoire.

«E’ Stato la mafia» sera-t-il présenté dans d’autres villes européennes?

Genève est la première ville où le spectacle a été accueilli en dehors de l’Italie. J’espère que nous pourrons le montrer dans d’autres villes européennes comme Paris, Bruxelles, etc. Malheureusement, en Europe ou ailleurs, il n’y a pas de véritable conscience des vrais problèmes qui minent l’Italie. Bruxelles continue de penser que l’Italie ne remplit pas ses devoirs pour réduire son endettement public. Alors qu’au contraire les Italiens consentent à des sacrifices depuis plusieurs années. Le problème est que les criminels eux n’en font jamais! Plus de 40% de l’économie italienne est souterraine. Cette économie au noir, mafieuse, est synonyme d’évasion fiscale et d’impôts éludés.

L’Europe peut-elle aider l’Italie dans sa lutte contre la mafia?

J’espère que l’Europe prendra les mesures qui s’imposent pour contraindre la classe politique italienne à lutter efficacement contre la corruption et la mafia, car je ne pense pas que Matteo Renzi le fera spontanément, puisqu’il conclut des accords avec Silvio Berlusconi. Celui-ci ne signe pas d’accords gratuitement et exige, comme contrepartie à son soutien, que l’on ne touche pas à ses affaires. L’Europe doit commencer à imposer à tous les pays membres des «standards de légalité» au-dessous desquels ils ne peuvent pas aller sous peine d’être exclus de l’Union européenne. Elle doit commencer par infliger des amendes salées à l’Italie, qui est devenue une sorte de paradis fiscal au cœur même de l’Europe. Si vous falsifiez les bilans de votre entreprise ou si vous ne payez pas vos impôts, rien ne vous arrivera en Italie. C’est un peu comme à Cuba, au temps de Fulgencio Batista avant l’arrivée de Fidel Castro, où les Américains allaient faire ce qu’ils ne pouvaient pas faire aux États-Unis.

Le fait que la Suisse* ait récemment aidé l’Italie à arrêter des membres de la ‘ndrangheta (la mafia calabraise, ndlr) peut-il stimuler le gouvernement Renzi à s’attaquer au problème mafieux?

Lorsque l’on sait que des pans de l’État italien sont dans les mains de la ‘ndrangheta calabraise et de cosa nostra, il faut bien davantage pour lutter contre les mafias.


 

* Lire à ce sujet l'interview de Michael Lauber, procureur général de la Confédération: «Il est plus difficile de lutter contre la corruption en Italie qu’en Suisse»

1. Invité par l’association pour la promotion de la culture italienne et de l’engagement civil A Riveder le Stelle, Marco Travaglio a tenu, le 9 septembre à Genève, une représentation unique à guichets fermés de son spectacle «E’ Stato la mafia».

2. «E’ Stato la mafia», subtil jeu de mots qui, en français, pourrait se traduire par «L’État de la mafia».

 
PolitiqueLuisa Ballin