Éthique, drogue et droit à l’image

 @ Alberto Campi / Val Thorens / Janvier 2018

@ Alberto Campi / Val Thorens / Janvier 2018


 

Alberto Campi

Mars 2018

Chargé d’illustrer pour un média national français un reportage sur le trafic et la consommation de drogues dans la station de ski de Val Thorens, en Haute-Savoie, je passe un jour et une nuit en immersion entre pistes enneigées, télésièges, bars et discothèques. Le moment idéal, c’est le soir, lorsqu’une avalanche de jeunes dévale dans les bars de la station d’hiver. Chaussures de ski encore aux pieds et pétard à la main, ils parlent des langues avec des sons durs, flamand, hollandais, danois...

Je suis conscient des conséquences que pourrait avoir la publication d’images de personnes associées à la drogue et à la défonce. J’échange des mots en anglais, en prenant soin de leur expliquer plusieurs fois, et très clairement, le sujet sur lequel je travaille: drogue et défonce dans les stations de ski. Et que leurs visages pourraient se retrouver publiés en Une d’un média français. «No problem, go for it!», me répètent-ils, un verre dans une main et un joint dans l’autre.

Dans la nuit, alors que l’alcool poursuit son œuvre de désinhibition des esprits, le travail devient de plus en plus aisé. Il sera d’autant plus ardu de choisir les images finales. Le métier d’un photographe est de saisir des instants, de capturer un regard, un visage, toujours et dans tous les cas. Ce n’est que plus tard, au cours du processus de sélection, que la question surgit: quelles images envoyer à la rédaction pour publication?

Dans ce cas précis, comment trouver l’équilibre entre les intérêts de l’éditeur, qui souhaite éviter les coûts d’un procès, et le droit à l’information? Que faire lorsqu’on se retrouve face à des personnes qui n’ont peut-être plus assez de discernement pour m’autoriser à utiliser leur image? Des hommes et des femmes qui ont le droit de fumer un joint sans être pour autant stigmatisés jusqu’à la fin de leurs jours?

Cher sujet, toi qui souris crânement devant mon objectif, serrant un joint entre tes lèvres, mais qui, le jour de la parution de l’article, m’écrit un e-mail triste parce que ta photo n’a pas été publiée... réponds-moi: nous, professionnels de l’image, sommes-nous, de manière anachronique, trop attachés à notre déontologie? Ou est-ce toi qui foules allègrement aux pieds ce sacro-saint droit à la vie privée que nous tentons de préserver pour mieux te protéger? Au lendemain de notre rencontre, insouciant, tu es remonté sur le télésiège ci-contre. Moi j’ai dévalé une pente pavée de doutes.

 
Alberto Campi