Le temps d'une escale à Athènes. Lettre ouverte à Kaveh Bakhtiari

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Mis en ligne le 2 février 2014 à 21h50

Cher Kaveh Bakhtiari,

Ton film est enfin sorti en salle en Suisse romande, après avoir été présenté en France. Comme tu nous l’as avoué pendant notre discussion lors de l’avant-première genevoise aux Cinémas Scala, le 28 janvier 2014, la partie n’était pas gagnée d’avance.

Mais tu as réussi à mener à bien ce projet ambitieux et précieux et je t’en remercie. Car tu nous livres un témoignage à la fois poignant et touchant sur la situation que des dizaines de milliers de réfugiés et migrants sont contraints de vivre en Europe et au-delà aujourd’hui.

Ces histoires, je les ai aussi entendues lors que j'ai été sur le terrain, souvent en compagnie du photographe Alberto Campi, en Grèce en 2012 (où nous avions réalisé pour La Cité une série d’articles, dont Un «mur» aux portes de l’Europe, et Ségrégation en Grèce, mode d’emploi), à Trieste, en Croatie et à Bruxelles en 2013, ou en Suisse.

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Je m'intéresse aux questions migratoires depuis longtemps: d'un côté, en tant que chercheuse, actuellement rattachée à l'Université d'Amsterdam, et, de l'autre, en tant que citoyenne, car je suis membre du comité de l'association Vivre Ensemble, service d'information et documentation sur le droit d'asile.

Le thème de la migration et des réfugiés est certes central, il est certes débattu par nos politiciens de façon régulière, mais pour ceux qui s’y intéressent de manière plus profonde et qui ont des histoires et des analyses à porter au grand public, les portes sont, hélas, souvent fermées.

«Il serait mieux que vous parliez de votre expérience en tant que citoyenne suisse à Amsterdam, et non pas de votre témoignage depuis les Balkans», m’a récemment exhortée une journaliste de la radio suisse italienne. «Le thème des migrations est trop difficile et politisé», a-t-elle ajouté. «Et mon émission est diffusée tôt le matin», conclut-elle en laissant entendre qu’au moment du réveil, les auditeurs préfèrent écouter autre chose qu’une émission depuis le centre de détention et d’expulsion de Zagreb.

Alors, dans ce climat de méfiance et de frilosité, bravo à toi, Kaveh, d’avoir brisé le silence avec ce film qui, je l’espère, aura le succès qu’il mérité auprès du public.

Le film parle de la Grèce, d’Athènes plus précisément, d’un appartement à Athènes à vrai dire. Il parle d’un petit groupe de migrants iraniens, de leur vécu quotidien dans cet espace confiné. La vie se déroule à l’intérieur, car l’extérieur est trop dangereux. On sort rapidement, pour faire ses courses, pour prendre un peu d’air. C’est tout. Et chaque sortie est un défi.

© Alberto Campi / Athènes 2012

Mais, comme tu l’as souligné maintes fois, c’est un film qui aurait pu être tourné ailleurs, et l’histoire n’aurait pas beaucoup changé. Ce film ne parle pas de la Grèce, parle de tous les migrants et réfugiés qui sont pris au piège quelque part. En Grèce, comme tu l’as montré, en Bulgarie depuis la crise syrienne, ailleurs en Europe et dans le monde.

La Bulgarie, d’ailleurs, qui marche sur les pas de son voisin grec. Depuis que la Grèce a construit sa barrière frontalière de 12,5 km pour empêcher l’entrée de migrants, les passeurs conduisent les nouveaux arrivants vers la Bulgarie. Qui, à son tour, a aussi entamé la construction d’un mur de 30 km.

Si la Grèce disait vouloir stopper l’afflux de migrants, mais vouloir (en tout cas sur le papier) laisser la porte ouverte aux réfugiés, la Bulgarie semble plus ouvertement admettre que le mur servira à stopper les réfugiés syriens.

Une pratique illégale, selon l’article 14 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme: «(…) devant la persécution, toute personne a le droit de chercher asile et de bénéficier de l’asile en d’autres pays», et selon l’article 33 de la Convention de Genève relative au statut des réfugiés (1951): «Aucun des Etats contractants n’expulsera ou ne refoulera, de quelque manière que ce soit, un réfugié sur les frontières des territoires où sa vie ou sa liberté serait menacée en raison de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques.»

Une pratique dénoncée dans un document publié par le Commissaire aux droits de l’Homme du Conseil de l’Europe et qui s’intitule, emblématiquement, Le droit de quitter un pays.

Mais ne soyons pas aveugles! Le mur n’empêchera pas les personnes quittant un pays en guerre de trouver des moyens pour rentrer dans la forteresse européenne. Les barrières physiques ne feront que rendre les parcours plus longs et périlleux. Ils rallongeront l’ERRANCE.

Ce mot, errance, revient sans cesse dans le film. «J’en ai marre de cette errance qui porte nulle part», disent les protagonistes. Le Larousse nous explique que «l’errance est le fait de marcher longtemps sans but précis». Pourtant, paradoxalement, afin de saisir ce sentiment qu’ont les migrants de ne jamais réussir à atteindre un but, un autre mot doit être ajouter, celui de PIEGE. Les migrants, en effet, sont souvent piégés dans une réalité géographique dans laquelle ils n’avaient pas pensé rester.

Les pièges, quand les barrières s’érigent, se multiplient: un an en Turquie, deux ans en Grèce, deux ans dans les Balkans, trois mois en Italie et puis, peut-être, deux ans en Suisse afin d’avoir une réponse sur son statut. Si la réponse est positive, alors, peut-être, ce refugié reconnu par la Confédération pourra se reconstruire une vie, sinon, l’errance continue, à la recherche du Graal: la protection internationale. Dans un autre pays, la France peut-être, ou la Norvège.

© Alberto Campi / Athènes 2012

Les parcours migratoires peuvent durer des années. Comme ce jeune homme, qu’Alberto Campi et moi avons rencontré à Trieste. Voici son histoire, en quelques étapes clé:

2007: Il quitte l’Afghanistan, passe par le Pakistan et la Turquie. Deux mois de voyage. Puis l’arrivée en Grèce, à Athènes.

2008: Départ pour l’Italie, puis la France et l’Angleterre. Cinq ans en Angleterre, sans documents. Par peur d’être déporté, il décide de s’enregistrer volontairement à un programme de renvoi.

2013: Il rentre au pays, le billet d’avion est payé par l’Angleterre. Il atterrit à Kaboul. Mais Kaboul n’est pas sa ville. Sa famille habite à douze heurs de voiture de la capitale. Il a peur. Il reste un jour à Kaboul et il reprend la route: Pakistan, Iran, Turquie, Italie. Là, il dépose une demande d’asile. Il attend toujours une réponse. Personne ne sait quand elle arrivera.

Quand on écoute les histoires des migrants, le mot «errance» revient souvent, comme dans ton film. L’errance est dite par tes protagonistes, le piège, tu le montres par les images. L’appartement dans lequel les protagonistes sont confinés, c’est comme un piège. Cet appartement, cette «pension d’Amir», est la frontière que toi, Kaveh, tu t’es donnée pour le scénario de ton film.

Mais la frontière à franchir, pour les migrants que tu filmes, reste cette ligne politique qui sépare la Grèce du reste de l’Europe. La frontière qui est incarnée par un garde-frontière, qui, peut-être, aujourd’hui, lorsqu’il contrôle les passeports des passagers, ne pensera pas que ce touriste espagnol est en réalité un réfugié iranien… Ce réfugié iranien, que tu as été, en 1988, quand tu es arrivé en Suisse avec ta famille.

Sincèrement reconnaissante pour ton film.

Cristina Del Biaggio