À Bilbao, une vague humaine en soutien aux prisonniers politiques

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Sylvain Thévoz
Publié le 12 janvier 2016

Plus de 70 000 personnes sont descendues dans la rue, samedi 9 janvier à Bilbao, pour dire non à la violence et exiger la fin de la politique de dispersion et le respect des droits des prisonniers politiques basques. L’appel de l’organisateur SARE (Réseau de citoyens en faveur des droits des détenus, des exilés et des déportés basques), relayé par les principales entités politiques du Pays Basque, a été très largement suivi. Cette manifestation se tenait simultanément côté français, à Bayonne, où 10 000 personnes, dont de nombreux élus, se sont réunis.

Depuis l’annonce du cessez-le-feu permanent par l’ETA en 2011, la France et l’Espagne n’ont pas infléchi leur politique punitive à l’égard des détenus basques. À ce jour, 463 prisonniers politiques sont enfermés dans 73 prisons, disséminées entre la France et l’Espagne: 40% d’entre eux sont éloignés de plus de 800 kilomètres de leurs proches, 50% de plus de 400 kilomètres et 10% de plus de 200 kilomètres. La société civile basque demande aux autorités espagnoles et françaises de cesser cette politique de dispersion.

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Le droit à l’intimité et à la vie familiale des personnes incarcérées est reconnu par la Convention européenne des droits de l’Homme et des libertés publiques, par la Constitution espagnole de 1978, ainsi que d’autres réglementations de rang inférieur. La loi stipule que les prisonniers politiques doivent être regroupés au Pays Basque ou à proximité.

L’éloignement forcé des prisonniers rend les visites extrêmement difficiles, voire dangereuses (16 personnes ont perdu la vie dans plus de 400 accidents de la route depuis 1989). Il impose aux familles un coût économique supplémentaire, et il est ressenti comme une vengeance supplémentaire et inutile infligée à la société civile basque dans son entier. Cette dernière veut désormais tourner la page de la violence par l’établissement d’une société réconciliée. La politique de dispersion carcérale freine le processus de pardon et de reconnaissance mutuelle des souffrances subies.

En ventilant volontairement les prisonniers politiques à travers toute la France et l’Espagne, Paris et Madrid marquent la volonté de faire du prisonnier politique un sujet de droit commun, dépolitisant son discours, de le «dévitaliser» en obligeant les prisonniers à rester éloignés de leur région. En coupant les liens avec ses proches, ses origines, et en limitant l’usage de sa langue, c’est une atteinte à la personnalité qui est poursuivie. Il s’agit là d’une double peine, qu’aucune raison sécuritaire n’impose, et la poursuite d’un exercice de la violence dont plus personne ne veut.

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Ce 9 janvier 2016, la nuit tombe sur Bilbao. Des camionnettes (les mêmes qui amènent les familles pour visiter les détenus) avancent en tête de cortège avec des panneaux rappelant l’éloignement kilométrique des principales prisons. Clairvaux (945 kilomètres), Cordoba (850 kilomètres), Murtzia (850 kilomètres). Derrière les panneaux marchent les familles de détenus, bougies à la main. Des affiches au nom des détenus malades sont levées par leurs proches. Elles portent le nom et l’âge du détenu, son diagnostic, et une demande de libération pour raison de santé. La veuve Rosa Rodero, dont le mari avait été assassiné par l’ETA en 1993, est venue marcher pour les droits humains et la défense d’une société réconciliée.

Les applaudissements de la foule accueillent le passage des familiers par un seul cri de ralliement: Euskal Presoak Etxera (retour à la maison pour les prisonniers basques), avant que la foule n’emboîte le pas aux familles et déroule un gigantesque cortège pacifique à travers la ville. La marche se termine devant la mairie par une série de prise de paroles, des chants traditionnels, et le bris symbolique de pierres. Mugi Daitezen Harriak! Ensemble déplaçons les montagnes! Les pierres sont lourdes et nombreuses à encombrer le chemin, mais si tout le monde s’y efforce, elles seront déplacées. La foule se disperse enfin dans les nombreux bars de la Vieille-Ville, entonnant chants et danses.

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Il est piquant de constater, dans le débat sur la déchéance de nationalité qui agite les voisins français et leur volonté de se débarrasser à peu de frais de ses nationaux, que l’Espagne semble choisir un tout autre chemin, refusant toujours de renvoyer au pays Basque ceux qui ont lutté en son nom pour qu’ils puissent y purger leur peine, cherchant, à l’encontre du droit, à garder en Espagne ces hommes et ces femmes que le peuple Basque réclame à la maison.

Face à la violence, la réponse de l’État peut être multiple. Face à la violence de l’État, la réponse de la société civile basque est unanime: assez de souffrances et de sang. Le respect du droit, en démocratie, doit être garanti à toutes et tous, et son application identique assurée pour chacun, quelle que soit son origine, son identité, où les délits commis. Mettre fin à la violence implique le respect du droit par toutes les parties… État inclus. Et il revient à la société civile d’en exiger son respect, encore et toujours.

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Chronique parue également dans Le Courrier du 12 janvier 2016.

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