Crise du pouvoir: les cages de l’État sont vides

«Si les cages de l’État sont vides, ce n’est pas tant leurs barreaux qui ont été sciés que leurs gardiens qui se sont fait la malle.» © S. Negiri / Archives

«Si les cages de l’État sont vides, ce n’est pas tant leurs barreaux qui ont été sciés que leurs gardiens qui se sont fait la malle.» © S. Negiri / Archives

 

 

À mi-chemin entre vulgarisation scientifique et populisme théorique, pour ceux qui souffrent de manque de temps ou de troubles de l’attention provoqués par la surabondance d’information ambiante, cette rubrique, intitulée «Flash Theory», propose de réfléchir de manière décalée sur des questions bien calées dans notre époque.

 

«Flash Theory»
est une entreprise commune de

Stephan Davishofer* et Fabio Lo Verso

 

 

Septembre 2017 — C’est important le pouvoir. Très important. Cela permet de faire des choses et surtout de faire faire des choses aux autres. On peut s’y prendre de plein de manières différentes: tout bêtement par la force, ou alors plus subtilement par la séduction et même plus dignement par l’exemple. Le pouvoir peut être assorti d’une longue liste de qualificatifs tels que tyrannique, autocratique, démocratique, légitime, soft, bienveillant, etc. Discourir sur la nature du pouvoir est par ailleurs une industrie qui se porte très bien et nourrit tout à fait convenablement de nombreux philosophes, politistes et essayistes.

Ces temps-ci, ce qui vend bien est de parler de la crise du pouvoir. Il va mal le pouvoir, malmené de toutes parts. Quand ce n’est pas par une oligarchie mondialisée à la botte du grand capital dépouillant les peuples de leur dignité ou leur identité, c’est par des états jaloux de leurs souverainetés, mettant des bâtons dans les roues à l’avènement d’une gouvernance mondiale efficace en matière de lutte contre le terrorisme, misère sociale et réchauffement climatique, qui pourra enfin mettre un terme au désordre tout aussi mondial que nous traversons.

 

Friser la surchauffe

En fait, il est fascinant de constater que lorsque l’on parle de pouvoir aujourd’hui, c’est avant tout pour dire qu’il est toujours ailleurs. De Genève, il est à Berne, à Berne, il est à Zurich. à Zurich, il est à Berlin,Londres et Paris, d’où il repart pour Bruxelles. D’où il retourne à Paris, Berlin (et plus vraiment à Londres, Brexit oblige) pour s’envoler à Washington, New York, Moscou, Pékin ou même Raqqa. Pour remettre ça à Damas, Beyrouth, Téhéran, Washington et retour à la case Moscou qui nous mène à nouveau à Genève (pour des pourparlers de paix très peu convaincants, certes). C’est sans fin. Vu depuis les étoiles, on dirait que la planète se livre à une partie de passes de patates chaudes généralisée.

À bien y réfléchir, le pouvoir se porte très bien. Il a même la cote, tout le monde en re-
demande. On se l’arrache. S’il y a crise du pouvoir, c’est n’est pas qu’on en manque, mais plutôt qu’on est en train de friser la surchauffe. Car quand il y a trop de pouvoir dans l’air, il commence à brûler les doigts. Cela donne un Poutine de plus en plus offensif en Ukraine et en Syrie ou un Trump à qui le bouton nucléaire démange du côté de la Corée du Nord.

Quand la pression devient trop forte, il faut absolument refroidir la machine. L’Histoire est remplie d’exemples qui devraient servir d’autant de mises en garde. Que sont les Croisades, si ce n’est un grand moment d’aération de testostérone féodale en terre infidèle orchestré par une papauté soulagée de se débarrasser de tout ce que l’Europe comptait d’agités du heaume? Les guerres napoléoniennes ne sont-elles pas en partie le fruit de la décision du Directoire d’envoyer un Corse agité se perdre en Italie, qui, parti général, est revenu empereur?

Sans parler de nos guerres mondiales qui n’ont été que le fruit de l’exacerbation des tensions entre tous les prétendants à la domination continentale. à moins de croire aux bienfaits de la bonne petite guerre de temps en temps ou d’avoir des parts dans un consortium d’acier, le trop plein de pouvoir n’est jamais une bonne nouvelle.

Populistes, globalistes et autres thuriféraires de la lutte contre le terrorisme partagent ce même besoin de pouvoir. Cette soif intarissable d’adhésion du plus grand nombre à qui l’on promet la dignité ou la sécurité en échange de leur soumission ou de leur liberté (quand ils ont la chance d’en avoir). Plus de murs, plus de dérégulation, plus de soldats, plus de djihadistes, plus d’état d’urgence.

Cette vaste escroquerie fait immanquablement penser au jeu de l’avion, fameuse arnaque à la structure pyramidale dont ne bénéficient que ceux qui en occupent le sommet. Elle était déjà dénoncée de manière limpide au XVIe siècle par étienne de la Boétie. Sorte de wunderkind à la Justin Bieber de la théorie politique qui écrivit son Discours sur la servitude volontaire à 18 ans à peine, un véritable tube intemporel qui nous rappelle que le pouvoir à quelque chose d’intrinsèquement mauvais.

Ses paroles ont d’ailleurs été longtemps entendues par certains, car la nécessité de limiter le pouvoir se trouve au cœur de ce qui fait la nature de nos démocraties libérales. Séparation des pouvoirs, fédéralisme, collégialité, société civile ou liberté de la presse sont autant d’expressions de cette vaste entreprise de maltraitance nécessaire du pouvoir. Une mise en cage de la bête immonde, pour reprendre l’expression de Berthold Brecht.

Or, les cages sont en train de se vider. Ce n’est pas tant leurs barreaux qui ont été sciés que leurs gardiens qui se sont fait la malle. La surveillance, elle aussi, est ailleurs. Elle se détourne de plus en plus du pouvoir pour se concentrer sur la population elle-même. Une multitude d’yeux et d’oreilles qui se fatiguent les yeux et les oreilles sur des écrans et sous des écouteurs à la recherche de terroristes, dont, n’est-t-il pas ironique, le but affiché est justement de saper l’état de droit en dressant les uns contre les autres.

 

Une crise d’amnésie

La crise du pouvoir est donc avant tout une crise d’amnésie. En témoigne la difficulté des défenseurs des droits fondamentaux qui n’arrivent plus à convaincre au-delà de cercles de plus en plus restreints. Leurs appels à brider le pouvoir se heurtent, au mieux, à l’indifférence d’une population enfermée dans un quotidien peuplé d’angoisses et, au pire, à des accusations de traitrise.

L’heure n’est plus pour eux à la résistance. Pour utiliser un terme à la mode, ils sont entrés en résilience. Ils attendent que cela passe en espérant très fort que les institutions et les contre-pouvoirs encore existants tiendront le coup. La récente adoption de la nouvelle loi sur le renseignement en Suisse témoigne de ce phénomène.

Adoptée triomphalement pour pallier le manque de pouvoir dont souffraient nos espions longtemps malmenés par l’état de droit, sa mise en œuvre se heurte étrangement à de grandes difficultés lorsqu’il s’agit de composer les autorités de surveillance dont elle est censée être assortie. Difficulté à recruter un parlementaire pour compléter l’effectif de sa plus haute autorité de surveillance. Et retard considérable pris dans la mise sur pied de son organe de contrôle interne. C’est à croire qu’on avait oublié d’y penser plus tôt...


* Stephan Davidshofer est maître-assistant au département de Science politique et relations internationales de l’Université de Genève