Espionnage, police et secrets d’État en Suisse

Le Service d’espionnage suisse dans les années 1920 © DR

Le Service d’espionnage suisse dans les années 1920 © DR

 

 

La Confédération, forte des succès de sa police entre 1914 et 1918, décida de ne pas procéder à la mise sur pied d’un service de renseignement ad hoc, préférant conserver la formule qui, aux yeux des autorités, avait fait ses preuves durant le conflit. Il fallut attendre la Deuxième Guerre mondiale pour voir naître avec le colonel Masson une entité fédérale s’occupant de renseignements.

 

Christophe Vuilleumier
Historien
5 mai 2017

La Confédération helvétique, on le sait, est restée neutre au cours des deux guerres mondiales. La mémoire collective a gardé de l’image de la Suisse, plongée dans le conflit de 1914, le souvenir d’un refuge, évocation idéale en lien évident à la création de la Croix-Rouge à Genève, à l’accueil de prisonniers blessés sur le front dans des hôpitaux de fortune, et à la fondation de la Société des Nations.

Mais, de par sa position géographique et ses frontières communes avec les pays belligérants, la Confédération allait également mener une politique de «compromission», en s’arrangeant de réalités peu glorieuses comme lors de l’affaire des colonels¹. Sa neutralité permit la traversée relativement aisée du pays par des pays comme l’Allemagne et la France, qui profitèrent de cette «porte helvétique» pour organiser de multiples opérations de renseignement tout au long de la guerre.

La situation de la Suisse et de sa frontière voisine, des combats en Alsace, de leur évolution et du développement des forces en présence — autant que la possibilité de rallier les deux côtés de la ligne de front — représentaient en outre une possibilité d’obtenir des informations tactiques essentielles pour chaque camp.

Cette activité d’espionnage allait très vite défrayer les chroniques helvétiques. Ce sont plus de cent vingt affaires de renseignement qui émergent pendant la Première Guerre mondiale, impliquant des centaines de personnes. On estime, en novembre 1916 déjà, que le nombre d’espions étrangers expulsés de Suisse, à la suite d’un jugement ou d’une décision administrative du Conseil fédéral, dépassait la centaine³.

La Confédération helvétique ne possédait toutefois pas à cette époque de service de renseignement et encore moins d’une unité spécifiquement dévolue au contre-espionnage. Les seules opérations exécutées par des Suisses se limitèrent ainsi à des reconnaissances militaires effectuées ponctuellement, à l’initiative d’officiers en charge de la surveillance d’un secteur-frontière.

Le contre-espionnage allait, quant à lui, être pris en charge de facto par la police. Celle-ci, en 1914, possédait déjà une longue expérience des anarchistes et des révolutionnaires qui, depuis la fin du XIXe siècle, étaient venus en nombre chercher refuge dans une Suisse tolérant leur présence. On se souvient de Pierre Kropotkine ou des séjours que Lénine fit dans le pays.

Mais si les autorités acceptèrent la présence de dissidents politiques de provenances diverses, elles n’en demeurèrent pas moins attentives à leurs activités. Ces dernières, si elles restèrent la plupart du temps pacifiques et intellectuelles, n’en étaient pas moins subversives. Et la Suisse allait tout de même connaître quelques affaires criminelles impliquant des anarchistes, comme l’assassinat de l’impératrice d’Autriche Élisabeth de Wittelsbach sur les quais de Genève en 1898⁴, ou les ateliers de faux papiers d’identité russes sur la Riviera vaudoise.

Durant les deux décennies qui précédèrent la Première Guerre mondiale, la police allait amasser une masse d’informations importantes sur cette population, sur ses habitudes, ses modes de fonctionnement par réseaux, ses caches, ses leaders comme Louis Bertoni, et ses lieux de rassemblement⁵. La police allait placer ses «indics» tenant sous surveillance une partie, du moins, des activités anarchistes, dont certaines allaient être instrumentalisées par les services de renseignement allemand.

Aussi, la découverte d’espions se mêlant à milieux interlopes sur le territoire, dès le début de la guerre, allait vite être remarquée. Ce d’autant plus que pour ces agents, l’activité de renseignement dans un pays neutre ne relevait pas fondamentalement d’une nature criminelle, mais rentrait dans le cadre d’actions de guerre ne tombant pas sous le coup de la loi. L’idée était alors que l’espionnage, s’il restait discret, était toléré et n’avait pas besoin de mesures particulières dans un pays non-belligérant.

Une idée que l’Alsacien Reiser — qui envisageait de faire sauter une ligne de chemin de fer stratégique dans le voisinage de la Suisse et qui avait été arrêté à Bâle en 1915 — allait mettre en avant devant la Cour de cassation du Tribunal fédéral⁶. Celle-ci allait toutefois estimer que dans cette affaire, la loi sur les explosifs ne s’appliquait pas uniquement aux crimes anarchistes. Elle considéra que la communauté des intérêts des peuples⁷, avait joué un rôle déterminant dans l’élaboration de cette loi et qu’il était normal qu’elle s’applique à la protection des biens situés à l’étranger, ce d’autant plus que la neutralité du pays était remise en question.

Le verdict était sans ambiguïté et venait confirmer la nature criminelle que l’espionnage revêtait aux yeux des autorités fédérales, une décision créant une jurisprudence qui allait conforter le rôle de la police⁸. De nouvelles activités de renseignement furent ainsi neutralisées. Les forces de l’ordre devaient redoubler d’efforts et parvinrent, en septembre de cette année-là, à démanteler un réseau d’espionnage allemand étendu à l’ensemble du pays et regroupant plus de cent vingt personnes⁹.

 
 

Les forces de l’ordre disposaient alors d’un outil bien sommaire mais particulièrement utile dans le cadre d’une confédération, le Moniteur de la police suisse¹⁰. Un instrument permettant aux polices cantonales d’échanger des informations sur d’éventuels suspects, contenant dès 1915 les noms de personnes suspectées d’espionnage pour le compte d’une puissance étrangère¹¹, un recueil dont l’efficacité est illustrée par l’affaire Fritz Moser. À la fin de l’année 1915, le Tribunal militaire de la IIIe Division, à qui la police civile avait déféré le cas, s’occupait d’une affaire de recrutement d’espions en Suisse par des agents étrangers.

Fritz Moser qui avait donné suite aux propositions des Nachrichtenofficiere de Lörrach, le quartier général des services de renseignement allemands couvrant les opérations effectuées en Suisse, était directement impliqué. Dépêché en France pour recueillir des renseignements sur des mouvements de troupe, Fritz Moser était revenu bredouille et avait été cueilli par la police à sa sortie du train à Neuchâtel¹², après avoir été identifié dans l’enquête menée sur l’affaire de recrutement et enregistré dans le Moniteur de la police par un autre canton.

Les polices cantonales allaient en outre échanger des informations sur les procédés utilisés par les agents étrangers. La police de sûreté genevoise allait ainsi déchiffrer à la fin de 1915 le code employé dans ses courriers par un couple d’espions, et définir qu’une boîte de sardine signifiait régiment d’infanterie, et le terme hareng, artillerie. Les prix des aliments donnaient le numéro des régiments. Des informations corroborées par les polices zurichoises et bâloises¹³.

La police helvétique devait surtout bénéficier de la guerre secrète menée entre les services de renseignement des pays belligérants, les sections de contre-espionnage des uns et des autres dénonçant aux autorités helvétiques les agents ennemis afin de les faire neutraliser. Ces dénonciations étaient aisées puisque la population suisse, contrairement au gouvernement, peinait à conserver une neutralité politique; les uns oscillant en faveur de l’Allemagne¹⁴ et de l’Autriche, les autres en faveur de la France¹⁵.

Les policiers n’échappaient évidemment pas à ces tendances, montrant parfois un zèle exemplaire, ou trouvant au contraire l’occasion de réaliser de juteux bénéfices en se mettant simultanément à la solde des uns et des autres, comme le chef de la police de la commune d’Herisau, en 1916, qui allait être accusé de contrebande alimentaire à destination de l’Allemagne, autant que d’espionnage pour le compte des services de renseignement français.

Walter Nicolaï © DR

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L’ampleur prise par l’espionnage en Suisse est illustrée par le volume croissant consacré à ce sujet par les journaux, favorisant ainsi la suspicion au sein de la population. Le 25 janvier 1916, un comité politique allait proposer au Conseil fédéral un projet de loi visant à interner dans des camps les déserteurs étrangers qui n’avaient pas de domicile en Suisse avant la guerre, ainsi que les espions condamnés par les tribunaux¹⁶.

Le Conseil fédéral ne donna pas suite, mais, en février, il modifia et compléta néanmoins l’ordonnance concernant les dispositions pénales sur l’état de guerre du 6 août 1914 prises à l’égard des services de renseignement en faveur des puissances étrangères. L’article 5 de cette ordonnance précisa que celui — ou celle — qui fournirait dès lors un renseignement à une puissance étrangère serait puni de l’emprisonnement et d’une amende jusqu’à vingt mille francs; les étrangers étant en outre expulsés du territoire.

Le Conseil fédéral allait en outre donner à la Cour pénale fédérale la compétence de juger les affaires de renseignement afin d’accélérer les procédures, sauf quand l’auteur de ces actes était une personne soumise à la juridiction militaire, ou lorsqu’à la pratique illicite d’un service de renseignement s’ajoutait un délit de trahison. Dans ces cas, les tribunaux militaires instruisaient les dossiers et rendaient ensuite leur jugement. La direction de la police judiciaire allait par ailleurs être transférée au Parquet fédéral, soutenue au besoin par la Police de l’armée selon les instructions du commandement militaire.

Si la Suisse ne possédait pas encore de service de contre-espionnage, elle venait toutefois de se doter d’une capacité de réaction passablement améliorée en modifiant son architecture administrative.

Le Conseil fédéral désigna encore un procureur général extraordinaire et, pour l’instruction, un ou plusieurs juges ad hoc. Quant à la procédure, lorsqu’une arrestation pour service illicite de renseignement intervenait, la personne appréhendée devait être entendue immédiatement ou dans un délai de vingt-quatre heures, et le procès-verbal de l’interrogatoire envoyé avec un rapport au Parquet fédéral. L’état-major de l’armée était, en ce qui le concerne, tenu de transmettre au Parquet fédéral les informations qui lui parvenaient sur des services illicites de renseignement. L’arrêté du Conseil fédéral entra en vigueur le 15 mars 1916¹⁷.

Malgré toutes ces mesures, l’espionnage se développa de plus belle durant toute l’année, les cas étant suffisamment nombreux pour occuper de façon continue deux juges d’instruction militaire¹⁸. L'activité de la chambre d'accusation se développa intensément, plus particulièrement à partir de l'arrêté du Conseil fédéral du 22 février 1916. Soixante-deux enquêtes étaient ouvertes cette année-là par les juges d'instruction fédéraux, dont cinquante-trois portant sur des affaires d'espionnage¹⁹.

L’une de ces procédures allait conduire la police à réussir un coup de filet sans précédent en Suisse. Plusieurs officiels turcs furent arrêtés et accusés d’être à la tête d’une vaste organisation occulte chargée de renseigner Istanbul sur les agissements de différents adversaires politiques du Sultan résidant dans le pays, notamment des Arméniens, des Syriens, des Égyptiens et des Grecs ottomans²⁰. L’enquête permit d’appréhender la baronne von Waume, épouse d’un officier allemand en fonction dans l’armée turque, ainsi que la femme du Général pacha de Strecker en poste à Istanbul.

Des documents compromettants portant sur des officiers serbes furent saisis encourageant le juge d’instruction fédéral à ordonner des perquisitions à Genève et Lausanne aux domiciles de hautes personnalités turques, menant à leur arrestation, notamment celle de Youssouf Saddik pacha, ancien représentant de l’ex-khédive d’Égypte à Constantinople²¹.

Cette enquête devait permettre à plusieurs polices cantonales de collaborer entre elles sur le terrain, conduisant conjointement des perquisitions. Une collaboration policière qui débordait d’ailleurs les frontières puisque les pays étrangers faisaient également parvenir des informations à la police suisse lorsque cette dernière était concernée. Ainsi, l’enquête contre le Genevois Paul Waldé, condamné par le Conseil de guerre à Paris en 1917, avait permis aux autorités françaises d’apprendre le nom de son commanditaire en Suisse²², un agent autrichien du nom de Raymond-Albert Svoboda, lequel fut arrêté à Zurich après que la France communiqua son identité aux autorités helvétiques²³.

 
Sir Youssouf Sadik Pasha © DR

Sir Youssouf Sadik Pasha © DR

 

La population, saturée par ces affaires, dont certaines se révélaient particulièrement inquiétantes, exprima finalement son mécontentement, dont la presse se fit un large écho. Le Conseil fédéral, dans l’espoir d’endiguer la multiplication des affaires de renseignement, édicta une ordonnance qui entra en vigueur le 20 décembre 1917 concernant la police à la frontière et le contrôle des étrangers. La disposition répondait partiellement aux réclamations du public, et des Chambres fédérales ainsi que des cantons qui demandaient plus de sévérité et une réglementation fédérale uniforme sur la question des étrangers.

L’ordonnance prévoyait en l’occurrence que les passeports des étrangers arrivant en Suisse portent un visa et qu’il soit obligatoire pour eux de justifier de moyens d'existence nécessaires. La personne entrante devait en outre énoncer le but de sa visite. Lors de leur départ, les étrangers étaient tenus de présenter leurs papiers d’identité munis du timbre des autorités du lieu de leur dernier séjour. L’objectif avoué de ces mesures était ainsi d’empêcher les mouvements continuels des contrebandiers et des espions. Cet arsenal de mesures formait ainsi la genèse d’une police des étrangers moderne et unifiée pour l’ensemble du pays!

Ces dispositions n’allaient pas empêcher l’une des affaires d’espionnage les plus graves de cette période ayant la Suisse comme théâtre. Le 25 septembre 1918, alors que des milliers de soldats allemands se rendaient sans combattre dans la Meuse et en Argonne aux armées alliées, trois jours avant le déclenchement de l’offensive des Flandres, le Parquet fédéral, sur la base de rapports de police, faisait arrêter à Leissigen un ingénieur nommé Hans Schreck, dont la mission consistait à convaincre des réfractaires allemands à travailler pour le compte du Geheimdienst²⁴.

Des éléments d’information au cours d’enquêtes précédentes menaient à l’ingénieur, chez qui de nombreux documents furent saisis lors de son arrestation, qui confirmèrent les soupçons du Parquet fédéral. L’homme n’était autre que leur chef pour le contre-espionnage en Suisse. Les preuves découvertes par la police permirent de lever le voile sur une partie des plans allemands en Suisse au cours de l’année 1918. Les Allemands projetaient ainsi de faire sauter des fabriques de munition, dans le canton de Neuchâtel²⁵, qui ravitaillaient l’armée française²⁶.

Hans Schreck allait être, contre toute attente, enfermé non pas dans une prison mais entre les murs de l’hôpital cantonal de Zurich, dont il s’échappa presque aussitôt et sans difficulté, aidé par les complices de son réseau²⁷. Cette évasion tombait à propos puisqu’à Zurich se tenait alors un procès relatif aux activités terroristes des complices de Shreck, lui-même impliqué et appelé à être jugé.

Un dépôt clandestin qui contenait des machines infernales, des grenades, des bacilles et du matériel de guerre provenant d’Allemagne avait été découvert à Zurich, à la Nordstrasse, quelque temps auparavant²⁸, entraînant l’arrestation, en novembre 1918, du baron de Kleist, dans son château de Freudenberg, au bord du lac de Zoug. Sa mise hors d’état de nuire intervenait curieusement au moment même de l’abdication de l’empereur Guillaume II, ami intime du baron de Kleist!

On se rend compte à la lecture de ces affaires de police que la très grande majorité d’entre elles étaient fomentées par l’Allemagne. Celle-ci, par le biais de sa légation à Berne, de ses consulats et de ses entités politico-financières qu’étaient la Metallum et la Militaria, avait développé sur le territoire suisse des réseaux d’espionnage, autonomes les uns des autres, en utilisant soit des Allemands établis en Suisse, soit des employés de consulats ou encore des Confédérés vendus à la cause allemande. Le filet était serré et les relais nombreux.

Venant de France, d’Italie, parfois de Suisse, les informations remontaient à travers le pays en direction de l’Allemagne. Le bureau de renseignement de Lörrach qui abritait une école d’espionnage — où l’on dit que Mata Hari se forma²⁹ — et qui est évoqué dans de nombreuses affaires, joua un rôle important, organisant des missions, rassemblant les informations et les rediffusant aux officiers de corps d’armée lorsqu’il s’agissait de renseignements portant sur des mouvements de troupes ou des emplacements d’artillerie. À l’abri en terres allemandes, en relation avec d’autres centres du Geheimdienst³⁰, particulièrement bien placé à la frontière bâloise et à proximité du front, le centre de Lörrach était de première importance pour l’espionnage allemand.

 
 

La France, quant à elle, développa également ses services de renseignement au travers des cantons suisses en s’appuyant autant sur les sentiments francophiles de la population que sur l’attrait de l’argent. Plusieurs réseaux furent créés en lien avec l’attaché militaire à Berne, ainsi qu’avec des bureaux de renseignements tel celui d’Annemasse. Mais l’activité développée en Suisse par les Français n’atteignit jamais l’importance des menées allemandes dans le pays³¹, malgré leurs méthodes novatrices, comme la radiodiffusion et les «tables de nuit» pour la surveillance aérienne³². Ce sont peut-être ces technologies alors inédites qui permirent aux espions français de rester plus discrets en Suisse que leurs homologues allemands et austro-hongrois, et d’échapper le plus souvent aux forces de l’ordre helvétiques.

La Première Guerre mondiale avait toutefois modifié le visage de la police suisse, en augmentant les interactions des forces de l’ordre des différents cantons. Elle avait également entraîné une modernisation de ses techniques, du simple usage d’une base de données commune, le Moniteur de la police, au développement d’une police scientifique de plus en plus sollicitée. L’Institut de police scientifique de Lausanne, créé peu avant la guerre, en 1909, par le photographe Rodolphe-Archibald Reiss, était ainsi intervenu dans le cadre de plusieurs affaires d’espionnage, rendant avis et expertises³³.

Incendies, explosions, levées de corps, identifications, traces d’outils, microtraces, projections de sang, recherche en paternité, toutes les activités habituelles sont alors déclinées, les expertises documentaires occupant probablement le plus l’Institut. Celui-ci accueillait par ailleurs avant la guerre des procureurs, des magistrats, des médecins-légistes, et des fonctionnaires de police de Roumanie, de Serbie, de Grèce, du Luxembourg, de Russie, du Brésil, des États-Unis venant se former à Lausanne.

Avec la guerre, le directeur Archibald Reiss devait être sollicité par le gouvernement serbe à se rendre dans le pays afin d’enquêter sur les atrocités commises par l'armée autrichienne. Reiss partit le 19 septembre 1914 pour procéder à des enquêtes en Serbie, utilisant la méthodologie développée pour les enquêtes criminelles. Il parvint à démontrer les exactions nombreuses et répétées de l’Autriche, en les médiatisant dans la presse et en présentant de façon plus scientifique ses résultats lors de conférences ultérieures.

Ce rôle de contre-espionnage, hors du commun, que les forces de l’ordre avaient joué entre 1914 et 1918, ne devait toutefois pas être salué par la Confédération qui, fort des succès de sa police, décida de ne pas procéder à la mise sur pied d’un service de renseignement ad hoc, préférant conserver la formule qui, aux yeux des autorités, avait fait ses preuves durant le conflit. Il fallut attendre la Deuxième Guerre mondiale pour voir naître avec le colonel Masson une entité fédérale s’occupant de renseignements³⁴.

Mais cette activité d’espionnage développée par la Confédération est une autre histoire dont de larges pans risquent de nous échapper pendant encore longtemps. Le Conseil fédéral entend en effet rallonger de trente ans le délai d’embargo sur les archives des services de renseignement en amenant à quatre-vingt ans la durée de l’interdit qui frappe ces documents³⁵.

Les historiens qui peuvent consulter pour le moment ces archives pour les périodes allant jusqu’à 1967 n’auraient donc plus le droit d’accéder à ces informations, et seraient cantonnés à la date butoir de 1937. Autant dire que c’est l’ensemble des activités des services de renseignements helvétiques depuis leur origine qui tomberait dans l’obscurité et le silence. Certains secrets de la fin des années 1960 et du début des années 1970 seraient-ils trop délicats pour être dévoilés?


1. Cette affaire d’espionnage, la plus célèbre en Suisse au cours de la Première Guerre mondiale, impliqua deux officiers de l'état-major général, le chef de la section des services de renseignements, le colonel Friedrich Moritz von Wattenwyl et son subalterne, le colonel Karl Egli, qui faisaient parvenir dès le début du conflit le bulletin journalier de l'état-major général et des dépêches diplomatiques décryptées par les services suisses aux attachés militaires des empires centraux.

2. Hervé de Weck (éd.), Des deux côtés de la frontière: le Jura bernois, les régions françaises et alsaciennes avoisinantes pendant la Première Guerre Mondiale, actes du Colloque franco-suisses du 22 octobre 2011 à Lucelle, Porrentruy, 2012.

3. Christophe Vuilleumier, La Suisse face à l’espionnage, Genève, Slatkine, 2015.

4. Cette affaire incita à la coopération policière internationale, entraînant la même année l’organisation de la Conférence anti anarchiste à Rome. Cf Richard Jensen, The Battle against Anarchist Terrorism. An International History, 1878–1934, Cambridge, Cambridge University Press, 2013.

5. Vivien Bouhey, Les anarchistes contre la République. Contribution à l’histoire des réseaux sous la Troisième République (1880-1914), Préface de Philippe Levillain, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008.

6. La Gazette de Lausanne, 24 novembre 1915, p. 3.

7. Ibid., 30 décembre 1914, p. 5.

8. Émile Thilo, La répression de l’espionnage en Suisse : Étude systématique des jugements rendus par la Cour pénale fédérale en 1916 et 1917, Lausanne, pas d’éditeur, 1917

9. La Gazette de Lausanne, 10 /17 septembre 1915, p. 2-3.

10. Un recueil descriptif des suspects distribué aux polices cantonales, année après année.

11. La Gazette de Lausanne, 6 novembre 1915, p. 2

12. Ibid., 15 octobre 1915, p. 1.

13. Ibid., 17 novembre 1915, p. 2.

14.  Ibid., 25 octobre 1916, p. 1. Pour l’importance de cette problématique, voir les travaux de Wolfgang U. Eckart sur la question alimentaire en Allemagne durant la Première Guerre mondiale. Ein deutscher Hunger / Ohne Nahrungsreserven in einen vermeintlich kurzen Krieg. www.uni-heidelberg.de/presse/ruca/2011-3/04ein.html.

15. La Gazette de Lausanne, 19 juillet 1917, p. 2.

16. Ibid., 25 janvier 1916, p. 2.

17. Ibid., 23 février 1916, p. 3.

18. Ibid., 18 septembre 1915, p. 1. Voir Émile Thilo, La répression de l’espionnage en Suisse : étude systématique des jugements rendus par la Cour pénale fédérale en 1916 et 1917, Lausanne, pas d’éditeur, 1917.

19. Archives fédérales suisses, Rapport de la commission du Conseil des États sur la gestion du Conseil fédéral et du Tribunal fédéral en 1916. 29 mai 1917, No 10081309, p. 313

20. Voir à cet égard Dimitrakis Panagiotis, Military intelligence in Cyprus: from the Great War to Middle East crises, Londres, International library of war studies, 2010. Hans-Lukas Kieser, « Die türkische Nationalbewegung in der Schweiz 1911-1923 », Revue suisse d’histoire 52 (2002), No 3, p. 321-340.

21. Christophe Vuilleumier, op. cit.

22. La Gazette de Lausanne, 29 avril 1917, p. 4.

23. Ibid., 18 juin 1917, p. 2.

24. Ibid., 17 octobre 1918, p. 1. Archives fédérales suisses, Bekanntmachungen von Departementen und andern Verwaltungsstellen des Bundes, p. 93-94.

25. La France, en demande constante de munitions, s’approvisionnait auprès de différents fournisseurs étrangers. Archives du Sénat, Commission de l’armée, Les rapports sur les projectiles, Série 69 S, Paris.

26. Christophe Vuilleumier, «Les munitionnaires suisses de la Grande Guerre» Revue administrative, 393, Paris, 2013, p. 236-239. Marc Perrenoud, «L’évolution industrielle de 1914 à nos jours» Histoire du Pays de Neuchâtel, t. III, Hauterive, 1993, p. 147. «Marc Perrenoud, Un rabbin dans la cité, Jules Wolff, l’antisémitisme et l’intégration des Juifs à la Chaux-de-fonds (1888-1928)», Musée neuchâtelois, n° 1, Neuchâtel, 1989, p. 13-51.

27. Archives fédérales suisses, Schreck Hans, 1880, E4320B #1990/133 #2123*.

28. La Gazette de Lausanne, 29 octobre 1918, p. 2

29. Fred Kupferman, Mata Hari: songes et mensonges, Bruxelles, Cartouche, 2005, p. 68.

30. Notamment Fribourg-en-Brisgau et Anvers.

31. Voir à cet égard L’espionnage et le contre-espionnage pendant la guerre mondiale d’après les archives militaires du Reich, trad. de l’allemand par L. Lacaze, (Collection de mémoires, études et documents pour servir à l’histoire de la guerre mondiale), Paris, pas d’éditeur, 1934.

32. Bruno Fuligni, Jean-Baptiste Bourrat (dir.), Dans les archives inédites des services secrets : un siècle d’espionnage français (1870-1989), Paris, L’Iconoclaste, 2011.

33. Nicolas Quinche, Sur les traces du crime, De la naissance du regard indicial à l'institutionnalisation de la police scientifique et technique en Suisse et en France. L'Essor de l'institut de police scientifique de l'Université de Lausanne, Lausanne, Slatkine, 2011.

34. Christian Rossé, Guerre secrète en Suisse 1939-1945, Paris, Nouveau Monde, 2015. Vers la fin de 1936, Roger Masson fut nommé à la tête de la section des renseignements. En 1938, il reçut pour instruction de surveiller tout préparatif d'attaque stratégique par surprise dans un territoire de 300 kilomètres au-delà des frontières nationales.

35. http://www.srf.ch/sendungen/heutemorgen