«Glostalgie», le bon vieux temps des optimistes

Sommet URSS-USA à Reykjavík, en octobre 1986, entre Mikhaïl Gorbatchev et Ronald Reagan. © Courtesy Ronald Reagan Library

Sommet URSS-USA à Reykjavík, en octobre 1986, entre Mikhaïl Gorbatchev et Ronald Reagan. © Courtesy Ronald Reagan Library

 

Sous le titre La Grande Diversion, l’ère où les repères ont sauté, La Cité inaugure un triptyque thématique conçu et réalisé par l’universitaire genevois Stephan Davidshofer, expert en relations internationales. Simplement une tentative de désamorcer l’ambiance anxiogène du moment.

 

Stephan Davidshofer
27 avril 2017

Il serait erroné de penser que notre époque ne se prête plus aux utopies. Les rêveurs sont partout. En revanche, ils ne regardent plus vers un futur plein de promesses. Les grands soirs ont cédé la place aux grandes aubes. Daech n’a d’ailleurs pas le monopole de la nostalgie avec son obsession du retour à l’Age d’or d’un glorieux Califat. Vladimir Poutine promet le rétablissement de la grandeur passée de la — crainte et respectée — puissance soviétique. Marine Le Pen et ses acolytes fantasment un douillet entre-soi souverainiste, enfin débarrassé de cette drôle d’idée, celle d’avoir tenté de rapprocher les peuples européens. L’Amérique de Trump, elle, sera Great again. Même la Turquie rêve de Sultanat.

Faut-il être forcément un marchand de peur pour avoir le droit de penser que c’était mieux avant? Pour tous ceux qui ne se reconnaissent dans aucun de ces passés sentant la naphtaline périmée et qui sont sérieusement inquiets par la tournure des évènements globaux, quelle période récente serait porteuse d’un potentiel nostalgique?

Le seul candidat sérieux, d’un passé pas si lointain et apportant un tant soit peu de réconfort, car nous y avons tous droit, est sans doute la période autour de la chute du Mur de Berlin; ce moment où la fin de la Guerre froide a laissé croire que nous entrions dans une ère de paix et de prospérité partagée par l’humanité toute entière. Alors, quitte à se vautrer dans la mauvaise foi ambiante acquise à la post-vérité (et à paraphraser Alain Juppé tant qu’on y est), le temps de souhaiter un retour à une globalisation heureuse est peut être arrivé. Appelons cela la glostalgie.

 
La chute du mur de Berlin. © Courtesy Raphaël Thiémard / novembre 1989

La chute du mur de Berlin. © Courtesy Raphaël Thiémard / novembre 1989

 

 

«Dividendes de la paix»

Bien sûr, il y a du boulot pour se convaincre, mais d’autres ont réussi avec moins que ça. Non, la fin de l’Histoire n’a pas vraiment eu lieu au lendemain de la chute du Mur. Elle a juste fait une pause d’une douzaine d’années. Ou plutôt une boucle, qui s’ouvre en 1990 lorsque s’abat sur l’Irak, avec la bénédiction de toute la communauté internationale, le bras armé américain du multilatéralisme triomphant et se ferme, en(tre 2001 et) 2003, sur le même Irak, avec les mêmes envahisseurs américains, malgré les cris de millions de manifestants descendus dans la rue partout dans le monde pour exprimer leur désaccord.

Au-delà de sa brièveté, cette période a été aussi marquée par de nombreux échecs. Le génocide rwandais et le massacre de Srebrenica sont les deux témoignages les plus dramatiques d’une chaotique tentative de voir naître un nouvel ordre mondial, pacifique et bienveillant, ou encore, comme on disait à l’époque, de toucher les «dividendes de la paix». Ceci sans même évoquer le coût humain de la mondialisation économique dont le cortège d’ajustements structurels et de délocalisations a énormément nui à nos sociétés.

Pour être convaincant, concentrons-nous plutôt sur ce que l’on pourra retenir de positif pour dessiner les contours d’un Age d’or efficace. évoquons ces milliers de soldats coiffés de casques bleus qui ravitaillaient au péril de leur vie des populations assiégées en Bosnie. Ou alors, ces opinions publiques interpellées par la souffrance des autres qui se levaient (presque) comme un seul homme (ou femme) pour réclamer des interventions humanitaires et l’avènement (comme on disait encore à l’époque) d’une politique étrangère plus éthique.

Aussi, n’oublions pas le Grand bond en avant qu’a connu le droit international avec la constitution de la Cour pénale internationale en 1998. Bien évidemment, ne nous privons pas de parler du processus, certes bancal, d’Oslo, lorsque Israéliens et Palestiniens n’ont jamais été aussi près de conclure un accord de paix.

Les bonnes nouvelles pleuvent littéralement à cette époque. Au même moment, le régime de l’Apartheid prend fin en Afrique du Sud. On parle de «nation arc-en-ciel». Allons même jusqu’à parler de quelque chose qui apparaît rétrospectivement comme de la science-fiction, à savoir l’état d’avancement de la construction européenne. Elle semble alors inarrêtable. Bien sûr, le traité de Maastricht fait grincer pas mal de dents, mais la libre circulation des personnes entre en vigueur et l’élargissement, suite au très pacifique effondrement du bloc socialiste, semble sans fin. La Méditerranée, très loin d’être le cimetière qu’elle est devenue aujourd’hui, est investie sous la forme d’un Partenariat Euro-Méditerranéen dont l’objectif est «l’établissement d’une zone de libre-échange à l’horizon 2010». Arrêtons-nous là.  

Le plus dur est fait, la glostalgie peut s’installer, le passé peut être idéalisé. Démonstration. Prenons le cas, a priori peu appétissant, du Kosovo. Suite à une intervention de l’OTAN au nom de l’urgence humanitaire et frisant l’illégalité, en 1999, une vaste entreprise de «construction d’état» aux relents néo-coloniaux est mise en place. Une armée de technocrates étrangers, croyant dur comme fer à l’exportation de la démocratie, s’adonne à la permaculture institutionnelle et livre, clés en main et au bout de dix ans, un Etat kosovar miné par la corruption et les tensions communautaires.

Avec le recul, cela fait pourtant presque rêver. En tout cas du point de vue des manifestants du printemps arabe en Syrie qui ont pris pacifiquement la rue en mars 2011. Le choix entre subir des technocrates onusiens parfois obtus ou se faire déverser sur la tête des barils d’explosifs est vite fait. L’organisation mal ficelée d’une élection restera toujours moins dommageable pour la santé qu’une bombe à fragmentation lâchée par un Sukoi-27 russe.

 
Scène de «vie» à Berlin-Est © Charlotte Julie / Archives

Scène de «vie» à Berlin-Est © Charlotte Julie / Archives

 

 

Madeleine de Proust géostratégique

En étant glostalgique, on se rappelle qu’il y avait un temps (que les moins de vingt ans ne peuvent évidemment pas connaître) où laisser mourir des centaines de milliers de personnes à une distance située dans le rayon d’action d’un vol easyjet était inacceptable. Un temps où regarder passivement de cyniques barbares régler leurs comptes militairement jusqu’à ce que le plus brutal l’emporte était impensable. Un temps où la loi du plus fort n’était pas acceptable, voire respectable (et respectée).

Un temps surtout où l’on n’aurait pas méprisé les aspirations des peuples arabes à vivre sous un autre type de régime que des régimes autoritaires, qui ne survivent qu’en nous faisant croire qu’ils partagent notre peur du moment (hier, le communisme, aujourd’hui le terrorisme). Les Sissi et Assad de ce monde peuvent dormir sur leurs deux oreilles.

Enfin débarrassés de l’auto-critique et de la bonne foi, entrons dans le bal des nostalgiques. Acceptons l’affrontement, passé glorieux contre passé glorieux. Célébrons le blues du casque bleu, le Heimweh de l’humanitarisme débridé, la saudade du frisson ressenti en voyant les images des accolades données entre des corps avides de paix et d’optimisme à peine les premières brèches percées dans le Mur de Berlin. Certes, le projet libéral de l’après-Guerre froide était critiquable à de nombreux égards et croire au retour du passé reste une chimère.

Mais face à la perspective de l’époque brutale et autocratique dont le monde est sur le point d’accoucher, pouvoir se remémorer la sensation qu’un autre monde, un monde meilleur, était possible est quelque chose de précieux. La glostalgie n’est que la recherche d’un temps optimiste perdu, qu’une sorte de Madeleine de Proust géostratégique. A défaut d’un projet politique global et surtout légitime auquel se raccrocher, c’est tout ce que nous avons pour résister. En rêvant, pour l’instant.

 

Prochain thème dans l’édition de mai

La vérité est morte par noyade


Stephan Davidshofer est maître-assistant au Département de science politique et relations internationales de l’Université de Genève.