La vérité est morte par noyade

© Charlotte Julie / Archives

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Attention, ceci n’est pas du fact-checking. Pour aider le lecteur averti de l’ère de la post-vérité à naviguer entre la sensation d’être constamment baladé et le besoin de repères solides, Stephan Davidshofer a investigué sur les raisons de la disparition d’un bien qui nous est très cher. Premiers éléments d’enquête.

 

Stephan Davidshofer
Mai 2017
 

Le rapport d’autopsie est formel. La cause du décès est désormais connue. La vérité est morte par noyade, étouffée par un flot de faits alternatifs, fake news et autres théories du complot. On la savait certes très affaiblie ces derniers temps par la guerre se déroulant en Syrie et une succession de mauvais scrutins un peu partout ailleurs, mais des zones d’ombres persistent autour de cette tragique disparition. Car si l’on sait désormais comment cela est arrivé, un épais mystère enveloppe encore le pourquoi. Les enquêteurs ne sont qu’au début d’un long travail permettant de faire toute la lumière sur les responsabilités dans cette sombre affaire. À l’heure actuelle, trois pistes sont envisagées. Le point sur l’enquête.

La mort accidentelle par négligence. C’est l’histoire d’un triomphe annoncé qui a progressivement viré au cauchemar. Tel un favori aux primaires de la droite et du centre en France en 2016, on prédisait à la vérité un avenir radieux avec l’avènement de la société de l’information. La conjugaison de la liberté d’expression et des progrès fulgurants des technologies de l’information au cours de ces dernières décennies lui ouvrait un boulevard (c’était, n’est-il pas, imperdable). Et avec un outil aussi puissant qu’internet, plus aucune chance de se dérober pour quiconque voudra détourner, cacher ou contrôler la vérité; impossible de mentir, a priori.

La fin annoncée des massacres, dictatures et hypocrisies en tous genres? La libéralisation de l’information, comme promesse d’une mort annoncée du mensonge, semble pourtant avoir eu l’effet inverse. Loin d’étancher la soif de vérité, l’abondance d’information et la démocratisation de ses moyens de production ont plutôt sur-stimulé la pratique du scepticisme, qui en s’hypertrophiant, n’est devenu que du soupçon généralisé. Que de temps passé à se fatiguer les yeux sur des vidéos censées démontrer que l’effondrement des tours du World Trade Center ne pouvaient être qu’un inside job des services de renseignement américains... Mais le pire restait à venir.

 

Face à une vague gigantesque

 

Le coup de grâce est arrivé avec l’effondrement progressif de la distinction entre producteurs et consommateurs d’informations. Avec pour principal théâtre d’opérations les réseaux sociaux, on a pu se faire un avis et le partager avec le monde entier. S’est dès lors opéré le (grand) remplacement de la vérité par l’opinion. La vérité n’avait aucune chance face à cette vague gigantesque. Noyée dans cet Hubris de l’opinion personnelle, elle était devenue indiscernable, et insensible à toute intervention désespérée, le fact-checking ne parvenant pas à la ranimer.

En résumé, si l’on suit la piste de la mort accidentelle par négligence, la vérité est morte noyée comme une plante qu’on aurait trop arrosée. Ce ne serait la faute de personne en particulier. La responsabilité serait-elle donc collective et aurions-nous simplement péché par enthousiasme? Ce scénario ne parvient pas à convaincre bon nombre de nos enquêteurs, qui ne voient qu’un pas entre négligence et malveillance.

L’homicide volontaire. Alors, à qui profite le crime? La vérité avait beaucoup d’ennemis et sa disparition arrange bien leurs affaires. Prenez le cas d’un autocrate contemporain souhaitant se maintenir au pouvoir en piquant tranquillement dans les caisses publiques, et, comble du chic dictatorial, à refiler à terme la poule aux œufs d’or à ses enfants. Il ne peut plus vraiment empêcher sa population de s’informer en dehors des canaux officiels autorisés par le régime (la Corée du Nord est hors compétition, ici).

Il peut à la rigueur bloquer quelques sites internet, mais saisir tous les ordinateurs ou smartphones n’est pas envisageable; trop compliqué, trop gourmand en ressources. Il lui est par contre beaucoup plus facile, plus faisable, de recourir à de bonnes vieilles méthodes de propagande, à condition de les mettre au goût du jour. On peut tout à fait raconter des bobards, l’idée n’est pas de produire de l’information de qualité. Ce qui compte, c’est la quantité et l’intensité. Il suffit simplement de faire disparaître certains faits indésirables dans un chaos herméneutique permanent. Et là, tout est possible.

La libre circulation de l’information, ancien cauchemar des autocrates, devient ainsi une aubaine. On veut donner un coup de main à une dictature amie pour l’aider à se débarrasser de son opposition? Il suffirait de marteler ad nauseam qu’on combat le terrorisme. On ne veut pas accueillir quelques milliers de réfugiés? On prétend, avec une facilité déconcertante, qu’ils risquent de mettre en danger l’existence même de la Nation.

Aussi, on peut parasiter des démocraties libérales en déversant des armées de trolls éructant des propos xénophobes dans tous les médias. C’est devenu tellement facile, que si nous vient l’envie de gazer sa propre population, il suffit juste de prétendre que ce n’est pas vrai. Dans ce dernier cas, vous bénéficierez du soutien d’âmes complaisantes; qui à force de prétendre et, finalement, de croire que vous étiez fréquentable, vous permettront d’envisager l’avenir en toute sérénité.

Si la subversion moderne était un sport de combat, ce serait du judo (le sport de prédilection de M. Poutine): un art martial où l’on capte la force de l’adversaire pour le déséquilibrer. La libre circulation de l’information, en suivant la piste de l’homicide volontaire, deviendrait une faiblesse permettant de mettre la vérité à terre. L’idée de l’acte de malveillance est très séduisante en ce qu’elle identifie clairement des coupables. Elle est également très simpliste, et il paraît difficile de croire que la vérité ait pu succomber à une attaque aussi grossière. Une dernière piste, surprenante, est récemment venue épaissir le mystère.

 

Le choix d’une plage

 

Le suicide. à vrai dire, aucune des deux pistes évoquées précédemment ne pouvait totalement convaincre les compagnons et autres vénérateurs de la vérité. Certes très affaiblie, elle ne pouvait néanmoins disparaître sous les coups d’opinions vides de sens, ou de complots ourdis par de quelconques officines de renseignement. Dès le moment où de diligents enquêteurs se sont mis au travail, ils étaient très intrigués par les conditions dans lesquelles ils ont trouvé sa dépouille. Elle était, faut-il le rappeler, étendue sur une plage, un peu à la façon de ces baleines échouées, et dont la signification du geste reste mystérieux. Et si elle s’était tout simplement suicidée?

Face à tant de bêtise, d’ignorance et de mauvaise foi assumée, elle aurait peut-être décidé d’en finir. Même si elle n’a pas laissé de note, le choix d’une plage résonne alors comme un message. En effet, à force de nous voir aussi peu interpellés par la mort par noyade de milliers de réfugiés en Méditerranée, effarée non seulement par notre indifférence mais aussi par les détournements factuels qui l’alimentent, elle a décidé de se noyer elle-même. Par solidarité.

 

Troisième et dernier thème
dans l’édition de juin


La vie sans les étrangers

 

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«Glostalgie», le bon vieux temps des optimistes


Stephan Davidshofer est maître-assistant au Département de science politique et relations internationales de l’Université de Genève.

Après la Glostalgie, en avril, voici le deuxième volet de notre triptyque sur La Grande Diversion, simplement une tentative de désamorcer l’ambiance anxiogène du moment.