La vie sans les étrangers

© Alberto Campi / Bethléem, Cisjordanie 2016

© Alberto Campi / Bethléem, Cisjordanie 2016

 

Attention, ceci n’est pas du fact-checking. Pour aider le lecteur averti de l’ère de la post-vérité à naviguer entre la sensation d’être constamment baladé et le besoin de repères solides, Stephan Davidshofer se penche sur une mauvaise habitude devenue dépendance.

Stephan Davidshofer
Juin 2017


Pour combattre une addiction, la première étape dans la longue marche vers le sevrage consiste à la reconnaître. Accepter que l’on ne maîtrise plus du tout sa consommation et que c’est la dépendance qui nous contrôle. Ayons donc le courage de l’admettre: nous sommes complètement accros aux étrangers.

On a commencé par des travailleurs immigrés. Il était un temps où nos économies en pleine croissance en avaient besoin. Puis, au gré des fluctuations économiques et malaises sociaux, on s’est permis d’avoir des partis politiques xénophobes. Certains y trouvaient du réconfort, car face à la mondialisation, on vivait supposément une crise d’identité et de valeurs. Et de là, on a perdu le contrôle en s’enfonçant dans une profonde (xéno)dépendance.

Il a fallu constamment augmenter les doses, en prenant tout ce qui nous tombait sous la main: migrants, roms, réfugiés, musulmans, plombiers polonais, frontaliers. Chômage, criminalité, trafic de drogue, incivilités, immigration de masse, guerres civiles barbares, et bien sûr, terrorisme, sont autant d’angoisses contemporaines dont le soulagement converge dans la dénonciation d’un seul et même coupable: l’étranger. Qu’il soit fraîchement débarqué, ou même encore en chemin sur une embarcation monstrueusement surchargée, ici depuis une, deux générations, ou voire mille ans, vivant dans des caravanes. Mais comment en est-on arrivé là? Comment en l’espace de quelques années après la fin de la Guerre froide, l’incarnation ultime de la peur est passée de la menace d’un Armageddon nucléaire aux menus des cantines scolaires?

«impasse nationale-libérale»

Souvent, on sombre dans l’addiction car on est en rupture, dans un état de désœuvrement avancé. Comme l’a dit ce grand anxieux qu’est Woody Allen: Dieu est mort, Marx aussi et moi-même je ne me sens pas très bien. Le recours systématique à l’invocation de la figure de l’étranger est dès lors le symptôme d’un imaginaire politique moribond privé de la dynamique insufflée par la lutte des classes et l’opposition gauche/droite (la laïcité, en comparaison, a été une façon efficace pour décrocher de la religion, malgré de nombreuses rechutes bien sûr). Car il n’y pas de politique sans débat. Or, celui-ci se limite actuellement à la gestion de nos angoisses face à la globalisation. Pour Jean-François Bayart, il est même devenu impossible et fait penser à un dîner de cons où deux menus différents sont servis: le nationalisme pour les pauvres et le libéralisme pour les riches (c’est ce qu’il appelle l’impasse nationale-libérale dans un essai récemment publié).

On gave les premiers d’une rhétorique populiste et souverainiste à haute teneur anxiogène, tandis que les seconds se goinfrent des bienfaits offerts par la liberté croissante, mais très inégalement distribuée, de commercer, investir et circuler. Des boucs-émissaires pour les uns, des baisses d’impôt pour les autres. Par le passé, ces deux univers étaient condamnés au dialogue social, probablement grâce à la peur du communisme. Actuellement, ils n’en ont plus besoin pour exister, certainement grâce à la peur de l’étranger. Dans ce divorce, les moments de communion sont rares. À part le mondial de foot bien évidemment, il n’y a guère plus que la lutte contre le terrorisme, nouveau langage universel qui a le mérite de conjuguer chasse au défaut d’intégration et exaspération face à l’allongement du temps d’attente dans les aéroports.

Ce n’est donc pas tant à la mort du politique à laquelle on assiste, mais à son intoxication. Il faut alors agir, et vite, sinon c’est l’overdose garantie. L’exercice du pouvoir à la Trump, Erdogan ou Poutine, qui repose justement sur cette nouvelle drogue de synthèse entre nationalisme pour les pauvres et bienveillance pour les riches (Madame Le Pen aurait dû prendre des notes), appelle à la mise en place d’un sevrage efficace. Alors comment sortir de la dépendance et reprendre goût à la politique? Explorons deux scénarios.

La légalisation. Il est reconnu que les régimes de prohibition favorisent les gens mal intentionnés. Dès lors, légaliser les mouvements migratoires permettrait de couper l’herbe sous le pied des profiteurs en tout genre. Finie la clientèle captive pour les passeurs cupides, plus de clandestins à exploiter pour les vendeurs de peur ou de sommeil. Une idée prometteuse en théorie, mais qui laisse sceptique dans la pratique. En effet, revenons sur la plus grande expérience de légalisation en la matière qu’est la libre circulation des personnes en Europe.

Au départ, il y avait cette idée généreuse de vouloir rapprocher les peuples en leur offrant la liberté de vivre où bon leur semblait dans un espace comptant à ce jour un demi-milliard d’habitants. à l’arrivée, la garantie de cette liberté a généré les frontières les plus meurtrières du monde, avec la constitution de cette forteresse Europe censée défendre le droit de circuler de ceux qui sont à l’intérieur, face au danger des assauts incessants de hordes désespérées prêtes à tout risquer pour quelques miettes de prospérité. L’expérience européenne est ainsi loin d’être une réussite en matière de sevrage. Bien au contraire, la libre circulation s’est avérée être un thème de choix pour la prolifération de populismes de tout bord.

L’écologie. Force est de constater que notre horizon politique est totalement obstrué. Plutôt que de légaliser, il serait peut-être plus bénéfique de changer de cadre. Prendre la décision de repartir à zéro, de se sevrer en redéfinissant les termes d’un débat dans lequel il n’y aurait plus la moindre tentation de recourir aux étrangers. Et pour faire cela, quoi de mieux que l’écologie? Cette piste est en effet prometteuse. La lutte contre le réchauffement climatique et le besoin de laisser une planète habitable pour les générations futures sont des enjeux fondamentaux. Nous sommes entrés dans l’Anthropocène, une ère géologique marquée par l’empreinte de l’Homme sur les bouleversements majeurs de la Terre. Il serait donc temps, comme le dit Bruno Latour, de faire entrer l’Anthropocène dans la politique. Face au gigantisme de la question de la préservation de la vie, les questions migratoires et autres enjeux identitaires apparaissent comme de mesquines et vulgaires chimères.

Mis à l’épreuve de la pratique, quelles sont les chances de réussite de ce traitement? Ici aussi, les premières évaluations laissent plutôt sceptique et de nouvelles addictions font leur apparition. Il y a les accros à la décroissance qui dans leur conception extrémiste teintée de malthusianisme de la défense de l’environnement ont fini par trouver un nouveau bouc émissaire. Le problème n’est plus seulement les étrangers, mais carrément toute l’humanité dont le nombre doit diminuer.

Crise de l’altérité

Dans un autre registre, on a la croyance dans le marché, qui a décidément la peau très dure. Romain Felli appelle cela la Grande adaptation (un autre essai à lire absolument), où quand le capitalisme non seulement s’adapte, mais se nourrit du réchauffement climatique pour se développer sans fin. La solution à tous nos problèmes, via le bonheur par l’acquisition d’une voiture électrique Tesla en quelque sorte.

Et finalement, un autre écueil avec le traitement écologique, c’est que le risque de rechute dans les étrangers est important. Et si par exemple, dans une de ses sautes d’humeur auxquelles il nous a désormais habitué, Donald Trump se reconvertissait au combat contre le réchauffement climatique? On imagine déjà les tweets: Muslims and Mexicans do not respect recycling. Very bad people. Let’s make our planet great again! Out, now!!!

Après toutes ces réflexions, il convient de se demander si le politique n’était ni mort, ni toxicomane, mais simplement en train de vivre une crise de croissance. L’obsession de l’étranger est une crise de l’altérité. Nous avons du mal à réaliser que nous ne sommes plus si différents et parvenir à penser l’Autre nécessite un recours toujours croissant à la mauvaise foi. Il a beau s’habiller et parler comme nous, parfois il ne mange pas de jambon.

Nous sommes atteints d’un narcissisme globalisé des petites différences. Il ne manquait plus que ça.

 

Stephan Davidshofer


est maître-assistant au Département de science politique et relations internationales de l’Université de Genève


Cet article achève le triptyque sur La Grande Diversion, simplement une tentative de désamorcer l’ambiance anxiogène du moment

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