La médiocrité, nouvel horizon de la lutte

«Qui-a-t-il de pire que celle ou celui qui n’essaie même pas de réaliser son potentiel?» © Alberto Campi / France / 16 avril 2017

«Qui-a-t-il de pire que celle ou celui qui n’essaie même pas de réaliser son potentiel?» © Alberto Campi / France / 16 avril 2017

 

 

À mi-chemin entre vulgarisation scientifique et populisme théorique, pour ceux qui souffrent de manque de temps ou de troubles de l’attention provoqués par la surabondance d’information ambiante, cette rubrique, intitulée «Flash Theory», propose de réfléchir de manière décalée sur des questions bien calées dans notre époque.

 

«Flash Theory»
est une entreprise commune de

Stephan Davishofer*
et Fabio Lo Verso

 

Novembre 2017 — Il n’y a pas que le climat de la planète qui se réchauffe. Le mercure du climat social est lui aussi à la hausse. Pour prendre la température, il suffit de voir les vives réactions suscitées par chacune des piques d’Emmanuel Macron sur les «fainéants» et autres «fauteurs de bordel». Ce constat s’étend même à la Suisse, où les rapports sociaux sont habituellement plus policés. La fameuse «paix du travail» y souffre autant qu’un glacier alpin.

Le récent échec en votation du projet de prévoyance des retraites est représentatif de l’incapacité actuelle de pouvoir s’accorder sur un consensus en matière de politique sociale. Sans parler du fait que les jeunes socialistes ont décidé de marquer le lancement de leur initiative, dite des 99%, visant une répartition plus équitable des richesses, par une occupation de la pelouse de la très 1% Magdalena Martullo-Blocher. On dirait qu’on ne sait plus se parler. Certes, le dialogue social est par nature conflictuel, mais serait-il devenu impossible? Car pour qu’il y ait dialogue, un accord sur le désaccord est nécessaire. Or, cela ne semble plus être le cas.

En son temps, le dialogue social était né d’un échange de bons procédés. L’abandon du Grand soir contre la promesse de ne plus lâcher systématiquement la troupe sur les grévistes. En d’autres termes, la paix sociale contre des acquis sociaux. Il ne restait plus qu’à donner un maillot d’arbitre (et quelques matraques tout de même) à l’État et on pouvait enfin parler du sujet qui fâchait et intéressait tout le monde à la fois, à savoir le travail.

Il s’agissait de mieux répartir ses fruits et de diminuer sa pénibilité et avant tout sa durée. En effet, pour bénéficier des fruits de son travail, il faut du temps libre et donc des loisirs. Or, à une époque où il était commun de travailler septante heures par semaine dans des mines, de l’âge de huit ans jusqu’à son dernier souffle de tuberculeux, seuls les bourgeois constituaient une classe de happy few qui avaient le temps de profiter de la vie en faisant bonne chaire.

Ainsi, les classes laborieuses, ou les perdants du capitalisme pour utiliser un terme dans l’air du temps, se sont échinés pendant près d’un siècle à obtenir le droit de travailler moins, pour enfin accéder à ce que Paul Lafargue, l’hédoniste gendre de Karl Marx, a appelé le droit à la paresse dans son très cohérent, par la brièveté, essai du même nom: 16 pages tout de même.

Cette dynamique a perduré, jusqu’à ce que quelque chose d’étrange se produise voilà deux ou trois décennies. Il ne s’agit pas ici de revenir sur les traditionnelles lamentations autour de la concentration de la richesse au sein de la globalisation ou de la concurrence chinoise.

Ce qui est arrivé, c’est que les riches, les possédants, dominants, ou quelle que soit la façon dont on décide de nommer le haut du panier social, se sont mis eux aussi à réfléchir sur leur rapport au travail. Il ne s’agissait plus de penser uniquement bénéfice, profit ou marges, mais également réalisation de soi, valeur-ajoutée et performance. Face à cette nouvelle compétition, le discours bien rodé sur la dignité à travers des acquis sociaux est devenu inaudible. C’est comme si après avoir couru pour rattraper le bus, celui-ci démarrait en trombe juste au moment d’appuyer sur le bouton de commande d’ouverture des portes.

Il faut bien admettre que ce nouvel homme néo-libéral s’est mis au boulot. Bill Gates a déshérité ses enfants. Mark Zückerberg continue d’enfiler son tee-shirt et ses baskets tous les matins pour aller au bureau. Elon Musk, lui, ne se contente pas de vouloir nous débarrasser des énergies fossiles en nous vendant des voitures électriques Tesla, il fait aussi des trains supersoniques tout en préparant la colonisation de Mars. L’argent compte toujours, bien sûr, mais il est secondaire.

Le must de la richesse aujourd’hui, de celle qui donne des complexes à tous les banquiers et tripoteurs de hedge funds, c’est l’entrepreneur dans les nouvelles technologies. Ce jeune (plutôt un homme blanc, toujours) qui, en lançant son application, son réseau social sur fond bleu, va peser plusieurs milliards en moins de temps qu’il ne faut pour dire business plan. Animé par cette volonté de changer le monde, de «faire la différence», pas étonnant qu’il ne compte pas son temps de travail.

Et, vu depuis la Silicon Valley, revendiquer une retraite à 62, 65 ans (ou une retraite tout court) et six semaines de vacances annuelles, n’est pas forcément l’apanage du paresseux ou du oisif (se retirer sur une île déserte après la vente de sa start-up reste en choix envisageable en soi), mais avant tout celui du médiocre.

Le voici le nouveau repoussoir, la médiocrité. Emanuel Macron, encore lui, n’oppose-t-il pas justement «les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien»? Qu’y a-t-il de pire que celle ou celui qui n’essaie même pas de réaliser son potentiel? D’ailleurs, la figure ultime de l’empêcheur de tourner en rond n’est plus depuis longtemps le gréviste syndiqué (devenu trop précieux pour les partis populistes), il a été supplanté par le fonctionnaire. Le fonctionnaire n’a pas besoin de prouver sa valeur. Il lui suffit de chauffer sa chaise pour être payé. Son existence est un crime contre l’inventivité et l’innovation.

 

Un label bio pour les humains

Dès lors, en ces temps de déroute sociale, la médiocrité est peut-être devenue un nouvel horizon de lutte, la seule façon de renouer un dialogue social. Non pas parce que la médiocrité serait une bonne chose en soi, mais par souci de pédagogie. La médiocrité comme revendication tout d’abord, car vu qu’elle existera toujours, il n’y pas de raison pour que ceux nés du mauvais côté de la richesse, de la frontière ou du genre, ne puissent pas en bénéficier aussi.

La médiocrité fait partie de nous, même si on ne l’apprécie pas, nier son existence nous pousse à renier notre humanité. Soyons donc médiocres, un peu comme nous sommes Charlie.

Mais ayons aussi de l’ambition pour la médiocrité. Pensons aux générations (pas si) futures et revendiquons-là comme un droit face aux progrès fulgurants de l’intelligence artificielle qui menace de rendre obsolètes des professions entières. Que ferons-nous de ces hordes d’avocats, radiologues, comptables et architectes désormais incapables de faire montre de leur valeur ajoutée, sur lesquels s’étendra immanquablement le soupçon de la médiocrité? Il faudra penser à une sorte de reconversion artisanale, leur assurer un gagne-pain.

Grâce au droit à la médiocrité, on pourrait imaginer une sorte de label bio pour les services humains. On paiera un peu plus cher pour avoir ses comptes tenus par un comptable en chair et en os, ou sa maison construite à partir de plans dessinés au crayon. Il y aura quelques erreurs par-ci et quelques infiltrations par-là, certes, mais ce sera tellement plus chic.

 

Volets précédents

Crise du pouvoir: les cages de l’état sont vides

et

La violence qui vient: le triomphe des «trolls»

 


Stephan Davidshofer est maître-assistant au département de Science politique et relations internationales de l’Université de Genève