La violence qui vient: le triomphe des «trolls»

«L’homme le plus puissant du monde n’est-il pas tout simplement un troll?» © D. Myles Cullen / Official White House / 31 août 2017

«L’homme le plus puissant du monde n’est-il pas tout simplement un troll?» © D. Myles Cullen / Official White House / 31 août 2017

 

 

À mi-chemin entre vulgarisation scientifique et populisme théorique, pour ceux qui souffrent de manque de temps ou de troubles de l’attention provoqués par la surabondance d’information ambiante, cette rubrique, intitulée «Flash Theory», propose de réfléchir de manière décalée sur des questions bien calées dans notre époque.

 

«Flash Theory»
est une entreprise commune de

Stephan Davishofer*
et Fabio Lo Verso

 

Octobre 2017 — Chaque décennie laisse sa trace avec son esthétique bien à elle, ses évènements marquants et ses figures emblématiques. Sans faire remonter l’exercice trop loin, les années 1990 sont associées à l’optimisme suivant la chute du Mur de Berlin rapidement douché par de sanglants conflits dans les Balkans et en Afrique; sans oublier les Spice Girls pour le volet culturel.

L’entrée dans le nouveau millénaire est quant à lui indissociable des attentats du 11 septembre 2001, de la guerre déclarée au terrorisme qui s’en est suivie, et bien sûr de l’avènement du smartphone. Mais que vont retenir de notre présent les commentateurs de demain? Qu’est-ce qui permettra de saisir l’esprit du temps? Qui seront donc les ambassadeurs de notre Zeitgeist?

 

La radicalité a toujours existé

Pour ce qui est des évènements marquants, nul besoin de disposer d’une boule de cristal pour dresser une short list des candidats retenus: terrorisme à la sauce Daech low-cost et son impact sur les démocraties libérales, populismes en tout genre, post-vérité et probablement la série Game of Thrones.

Mais quel rapport, quelle cohérence entre tous ces éléments? Le propre d’un air du temps est justement de capter un climat général au-delà de l’existence de liens entre des évènements. Or, force est de constater qu’il y a de la violence dans l’air. Elle est palpable. Des nuages de haine sont en train de s’amonceler depuis un certain temps déjà.

Et même si c’est la foudre du terrorisme islamiste qui frappe souvent, elle ne semble plus (si cela n’a jamais été le cas) posséder, en paraphrasant très librement Max Weber, le monopole de la violence radicale. On assiste certes, comme le dit Olivier Roy, à une islamisation de la radicalité (et non à une radicalisation de l’islam et au passage de tous les musulmans), qui n’est que la pointe émergée de l’iceberg des nombreuses expressions de cette radicalité qui se manifeste désormais partout.

Que penser en effet des suprémacistes blancs de Charlottesville ou, beaucoup plus près de chez nous, dans un train circulant dans le canton de Saint-Gall l’année dernière, d’un jeune homme blanc qui décide d’exprimer sa haine des femmes en brûlant plusieurs de ses co-voyageuses? Récemment aussi, et pour remettre une couche sur la proximité, un individu pétri d’ésotérisme a mitraillé une mosquée à Zurich et un client (forcément) mécontent a fait usage d’une tronçonneuse sur des employés de sa caisse-maladie à Schaffhouse.

La radicalité est cette forme de violence qui a la spécificité de faire voler en éclat toute forme de contrat social ou de concertation au profit de rapports physiques ou verbaux plus violents. Au niveau international, c’est une intervention militaire brutale en Syrie, ou menacer de régler ses comptes au-dessus du Pacifique à coups de missiles nucléaires, le tout sans faire mine de passer par la case diplomatie.

À l’intérieur des états, c’est la fin de la paix sociale en creusant à coups de bulldozer le fossé entre riches et pauvres, citoyens et immigrés. Et dans les relations interpersonnelles, c’est la découverte, la libération d’une nouvelle violence permise en grande partie par les réseaux sociaux et qui permet de s’invectiver, dénigrer ou persécuter.

Les sceptiques objecteront ici que la radicalité à toujours existé, qu’elle n’est pas propre à notre époque. Ils n’auront pas tort. Une simple évocation des années 1930, décennie championne, toutes catégories, des extrémismes, s’avèrera suffisante. Mais il n’y pas d’air du temps sans figure emblématique.

L’Histoire a eu Hitler, Mussolini ou Staline, nous, nous avons le troll. Car c’est probablement cette figure qui définit le mieux notre époque.

Le troll est à l’origine une figure peu sympathique issue du folklore scandinave, qui a été reprise pour désigner dans l’argot d’internet un comportement dont le seul but est de générer la polémique et la controverse pour déstabiliser la communauté en détournant la conversation vers un autre sujet. Le troll ne cherche pas le dialogue, donc il ne peut pas être raisonné. Tout forum de discussion ou section de commentaires comporte son lot de trolls qui sont là avant tout pour saboter le débat, ce dont ils tirent un plaisir certain.

Énervants, les trolls sont parfois dépeints avec bienveillance, comme des personnages anti-système, à l’image des hackers de Anonymous, dont la démarche vise à dénoncer l’hypocrisie du pouvoir en place et faire jaillir la vérité. Le sociologue Antonio Cassili les compare même aux luddistes du XIXe siècle, ces ouvriers qui brisaient des machines pour lutter contre la disparition de leur travail par la mécanisation.

Mais le problème, c’est que les trolls, par essence ultra-minoritaires, ont entretemps proliféré. Non seulement parce que les réseaux sociaux occupent une part de plus en plus importante dans nos vies, mais aussi parce qu’il existe actuellement beaucoup trop de monde voulant en découdre avec le «système»: populistes, de gauche, de droite, islamistes, adeptes de la décroissance et autres collègues conspirationnistes.

Même Emmanuel Macron s’y est mis lors de la dernière campagne présidentielle française. Trop de détenteurs de vérités réprimées (par le système) qui veulent et peuvent crier leur mécontentement et leur indignation. Le résultat est une crispation de toute discussion ou débat au profit des opinions les plus extrêmes. Le troll bénéficie d’une prime à la radicalité. Il réussit à attirer l’attention sur lui au détriment de propos divergents, modérés, ou même carrément de la vérité.

À ce titre, il est fascinant de constater qu’une question comme le danger posé par l’immigration, longtemps cantonnée à une frange ultra-minoritaire de la population et uniquement portée par des partis xénophobes, ait fini par coloniser le débat public justement après des années de propos outranciers et autres affiches à base de moutons noirs. Certains gouvernements, russe et chinois pour ne pas les citer, ont bien compris cette logique en levant des armées de trolls dont la mission est de noyer sous des flots de tweets tout propos s’écartant de la ligne défendant leurs intérêts.

 

Victoire de la forme sur le fond

Le triomphe des trolls est avant tout une victoire de la forme sur le fond, avec la jouissance du sabotage comme seul horizon. Plus d’idéologies porteuses de projets (aussi extrêmes soient-elles) qui s’affrontent, mais uniquement des comportements porteurs de radicalité. Comment interpréter l’action d’un kamikaze prêt à se faire sauter sans prendre en compte la jouissance qu’il ressent à l’idée des centaines de milliers de personnes à la fois indignées et terrifiées qui prendront la rue le lendemain?

Les principaux artisans du Brexit ont bien montré qu’ils ne voulaient pas du pouvoir après leur victoire, mais recherchaient, en fin de compte, plutôt le frisson procuré par une bonne leçon donnée à un système qui les donnait perdants. Et l’homme le plus puissant du monde, alors que les qualificatifs les plus pathologiques pour le qualifier sont utilisés depuis son élection, n’est-il pas tout simplement un troll? Monter sur l’estrade de l’Assemblée générale des Nations unies pour annoncer qu’on veut détruire un autre pays (sur lequel, d’ailleurs, règne un autre troll) doit lui procurer le plaisir d’imaginer s’arracher les cheveux tous ces idiots qui s’échinent à garantir la paix dans le monde.  

Que peut-on faire face aux trolls? Malheureusement, pas grand-chose. La seule arme à disposition n’est que cette désormais vieille maxime numérique qui nous dit, don’t feed the troll...

 

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Crise du pouvoir: les cages de l’état sont vides


* Stephan Davidshofer est maître-assistant au département de Science politique et relations internationales de l’Université de Genève