L’archéologie ou l’obscurantisme

© Alberto Campi / Archives

© Alberto Campi / Archives

 

Fouiller les entrailles de la terre afin d’en exhumer le passé n’est pas une activité anodine. Elle peut contribuer à remettre en cause des discours dogmatiques fondés sur l’«oubli» ou la contre-vérité historique. Deux livres — un essai et un roman — viennent le rappeler avec force.

 

William Irigoyen
25 septembre 2015

En ce premier jour de l’Aïd el-Kébir, qui marque la fin du pèlerinage annuel des musulmans, on apprend qu’une bousculade a fait des centaines de morts et de blessés à la Mecque. L’enquête permettra-t-elle de confirmer la responsabilité des services de sécurité pour l’heure pointée du doigt? Il est sans doute trop tôt pour le dire. Quoiqu’il en soit, 2015 sera à marquer d’une pierre noire dans l’histoire de la mythique ville saoudienne. Il y a presque deux semaines, la chute d’un grue opérant sur un chantier d’agrandissement faisait 109 morts et 409 blessés. Comme si ce haut-lieu de l’islam avait besoin d’un nouveau bain de sang.

L’histoire de la Mecque est jalonnée d’une suite d’événements tragiques. Nombreux sont les agresseurs qui ont essayé de mettre au pas la «mosquée sacrée». Les dynasties se sont succédées (Omeyyades, Abbassides, Fatimides, Ottomanes...), elle a résisté et a fini par imposer sa présence et son rôle dans le monde islamique, aux côtés de Médine et de Jérusalem. Oui, mais quid de son histoire avant Mahomet? C’est aussi cette période que retrace l’intellectuel pakistanais Ziauddin Sardar dans son dernier livre 1.

 
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Avant l’islam, écrit-il, on venait célébrer à la Mecque toutes sortes de «démiurges»: «L’idolâtrie qui avait cours (…) avait aussi évolué en compromis avec le judaïsme, incorporant suffisamment de ses légendes pour attirer des tribus juives à la dérive.» Autrement dit, il n’y avait pas une mais des croyances. Et l’écrivain d’ajouter: «Toutes les divinités de tous les clans (…) étaient placées sous l’autorité d’un dieu suprême, Al-lâh, littéralement le «dieu», garant du pèlerinage et de l’unité parmi les clans de la ville.» La suite, on la connaît: Mahomet, premier homme à franchir le sanctuaire de la Kaaba (ce cube tout de noir vêtu vers lequel se tournent les croyants), affirme y recevoir l’enseignement d’Allah. C’est lui qui va alors transmettre la parole divine.

RAPPELER QU’IL Y A EU UN AVANT-MAHOMET EST-IL UN CRIME?

Cet événement est le marqueur central de l’histoire islamique. Mais doit-il occulter le passé? Rappeler qu’il y a eu un avant-Mahomet est-il un crime? À voir la volonté de certains d’effacer toute trace de l’ère pré-islamique, la réponse ne fait aucun doute. C’est précisément ce que Ziauddin Sardar reproche au «gouvernement saoudien (qui) a rasé des quartiers entiers au bulldozer, supprimant de la carte patrimoine culturel et sites historiques, comme il aurait gommé de simples marques au crayon sur une feuille de papier.»

Et l’auteur d’enfoncer le clou: «Les Saoudiens ont choisi de faire comme si la Mecque n’avait ni préhistoire, ni histoire avant Mahomet, ni histoire après lui.» Ces quelques lignes entrent en résonance avec certains passages du dernier roman signé Boualem Sansal ². Dans 2084, titre volontairement inspiré de 1984, chef-d’œuvre de George Orwell, l’écrivain algérien raconte la vie en Abistan (un gigantesque territoire régi par une dictature religieuse) d’une communauté à laquelle appartient Ati, son personnage principal. Au fil des pages, celui-ci brave l’interdit de se déplacer et découvre que, contrairement à ce qui lui a été inculqué, d’autres groupes de populations ont vécu et vivent selon d’autres règles, d’autres coutumes, d’autres croyances.

Ziauddin Sardar © DR
Ziauddin Sardar © DR
 
 

La publication concomitante de ces deux livres m’a rappelé une anecdote. Il y a quelques années, à l’occasion d’un voyage de presse en Israël, j’avais rencontré le rédacteur en chef d’un magazine d’archéologie qui se targuait d’avoir un grand nombre d’abonnés... en Iran. Surpris par mon incrédulité, il répondit que seul ce métier permettait de répondre à la question suivante: «Qui était là avant moi?» Interrogation cruciale surtout au Proche-Orient où la question de l’antériorité alimente le discours politique clivant.

Ces derniers jours, on apprenait que «des archéologues israéliens ont découvert un imposant mausolée dans le cadre de fouilles sur le site de Horbat Ha-Gardi, près de Jérusalem. Objectif de ces fouilles, entreprises depuis quelques semaines: déterminer le véritable emplacement de la tombe des Maccabées. (…) Les Maccabées sont considérés comme des héros tant par le judaïsme que par la chrétienté. Et connus pour s’être rebellés contre l’occupant grec et avoir établi un royaume juif au 2e siècle avant JC.» (source: Le Point)

Pouvoir saisir le passé entre ses mains, contribuer à la vérité historique afin de s’extirper de tout enfermement dogmatique: ce métier d’archéologue a peut-être encore un bel avenir.


1. Ziauddin Sardar, Histoire de la Mecque — De la naissance d’Abraham au XXIè siècle, traduit de l’anglais par Tilma, Chazal et Prune Le Bourdon-Brécourt, Payot.

2. Boualem Sansal, 2084, Gallimard.