Faut-il défendre «Le Vieux» Limonov?

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Avec la parution de la traduction en français du dernier livre d’Edouard Limonov, leader des nationaux-bolchéviques russes et farouche opposant de Vladimir Poutine, une question éclate à nouveau: «Doit-on s’offusquer ou non de son emprisonnement?»

 

William Irigoyen
30 septembre 2015

Il y a maintenant quatre ans, l’écrivain français Emmanuel Carrère consacrait un roman à Edouard Limonov ¹, dirigeant du Parti national-bolchévique russe, mouvement cherchant à fédérer sous la même bannière les nostalgiques de la défunte Union soviétique et ceux de l’ordre noir que le novlangue actuel aime à qualifier de «populistes». Le logo officiel de ce mouvement — un drapeau rouge flanqué en son milieu d’un cercle blanc sur lequel se détachent une faucille et un marteau de couleur noire — laisse peu de doutes quant au projet politique des nazbols, qui jugent légitime le recours à la violence car, selon eux, les méthodes employées par le régime de Vladimir Poutine les y contraindrait.

Ils vouent un véritable culte à leur leader dont la traduction en français du dernier livre est parue voici quelques semaines ². Assez curieusement, celui-ci porte la notion de «roman». Il est pourtant évident que les faits et les personnages n’ont rien de fictionnels. Que tout ce qui est raconté — les coulisses d’une des multiples incarcérations de Limonov — n’est pas un produit de l’imagination.

Les illustres compagnons de cellule qui peuplent l’environnement d’Edouard Limonov ne sont pas non plus le fruit de l’imagination de l’auteur. Dans Le Vieux, on trouve pêle-mêle l’opposant Alexeï Navalny, l’ancien vice-Premier ministre Boris Nemtsov (assassiné le 27 février 2015) ou encore Sergueï Oudaltsov, autre leader russe d’extrême gauche, pour ne citer qu’eux.

Si les 300 pages de ce livre achèvent de convaincre, à qui en douterait encore, que le régime poutinien n’a rien de démocrate, que son auteur se complait dans le rôle d’opposant numéro un au régime, il pose aussi une question centrale à tous ceux qui aiment brandir l’étendard de la liberté. Doit-on s’offusquer ou non de l’emprisonnement d’Edouard Limonov? Doit-on dénoncer publiquement cet embastillement?

Le roman d’Edouard Limonov réactualise la célèbre phrase du révolutionnaire Louis Antoine de Saint-Just: «Pas de liberté pour les ennemis de la liberté.» Que le charismatique leader des nationaux-bolchéviques russes vomisse la démocratie parce qu’elle ne serait que l’apanage des faibles ne fait aucun doute. Pour autant, ses séjours en cellule ne doivent-ils pas être condamnés?

L’auteur se plaint d’être peu défendu par ses collègues politiques. Seul Gregori Iavlinski aurait dénoncé les procédures d’arrestation du «Vieux». À ceux qui l’auraient oublié, le fondateur du parti Iabloko est un libéral pur jus. Autrement dit, tout ce que Limonov déteste par-dessus tout. Lui prône une résistance autoritaire et surtout très russe. Sous-entendu, qui ne cherche pas à singer un quelconque modèle occidental.

Qu’Edouard Limonov se complaise dans la peau du «seul contre tous» ne fait absolument aucun doute. Qu’il s’estime être le seul à pouvoir incarner une opposition crédible à l’actuel président russe alors qu’il reconnaît pourtant que ce dernier lui «vole ses idées» est évident. Mais il y a des principes avec lesquels il ne faut jamais transiger, quand bien même cette défense nous met mal à l’aise.

L’exigence de démocratie ne saurait être à géométrie variable. Il faut donc dénoncer le sort réservé à Limonov, cet ennemi de la liberté, au nom de nos principes qui ne seront sans doute jamais les siens. Et lutter avec la même force contre ses «idées» nauséabondes et ses réponses violentes.

 

¹ Emmanuel Carrère, Limonov, POL Éditions.

² Edouard Limonov, Le Vieux, traduit du russe par Michel Secinski, Bartillat Éditions.