Troisième Voie: en finir avec ce slogan en trompe-l’œil

Albena Dimitrova © DR

Albena Dimitrova © DR

 

 

William Irigoyen
4 octobre 2015

Le 3 octobre, l’Allemagne a fêté le vingt-cinquième anniversaire de sa réunification. Ceux qui ont vécu l’événement de près ou de loin se souviennent sans doute davantage de la nuit du 9 au 10 novembre 1989 quand le Mur de Berlin est tombé. Comment oublier ces instants de liesse, ces toasts portés à un avenir plus radieux et surtout plus respectueux des libertés fondamentales? L’heure était alors à l’euphorie collective.

Dans les mois qui ont suivi, l’histoire s’est accélérée outre-Rhin et, d’une manière générale, en Europe de l’Est. Il fallait aller vite, se débarrasser des vestiges de l’ancien régime communiste, faire place nette. Autrement dit, substituer à toute vitesse un état à un autre. Cette volonté affichée, chère à la droite allemande, inquiéta tout ceux qui avaient encore pour ambition de développer un régime à mi-chemin entre socialisme et capitalisme, les tenants de la Troisième Voie. Parmi eux, il y eut l’avocat Gregor Gysi1, qui fut membre du SED (Parti socialiste unifié de RDA) avant de co-fonder le PDS (Parti du socialisme démocratique) et die Linke. On pourrait aussi évoquer Hans Modrow qui dirigea l’avant-dernier gouvernement de RDA.

Guéorgui, personnage central du dernier roman de la Bulgare Albena Dimitrova2, est aussi un avocat de la Troisième Voie. Membre du Politburo, il entretient depuis quelque temps une relation extra-conjugale avec la narratrice, de 38 ans sa cadette. Cette dernière s’inquiète le jour où son amant ne répond pas à la convocation des instances du parti qui lui ont demandé de présenter un projet de réforme du régime. Curieux de la part d’un homme qui a pourtant été un fidèle serviteur de l’ordre rouge.

Cependant, chez les dirigeants du régime, les idées étaient de moins en moins claires. «La planification étatique ne fonctionne plus », disaient-ils. Les retards et les aberrations économiques semaient le doute dans les rangs. L’efficacité gagnait sournoisement sa petite course avec les idées, et la plupart des leaders se rendaient à l’évidence que tôt ou tard, un changement radical leur serait imposé.

Ne vous attendez pas à ce que l’auteur de ces quelques lignes vous révèlent ici les raisons de l’absence soudaine de «Guéo». D’ailleurs, le propos n’est pas là. Il s’agit davantage ici de rappeler qu’il y a eu dans l’histoire de nombreuses figures plus ou moins respectables à se réclamer de la Troisième Voie: Tony Blair, Bill Clinton, Mouammar Kadhafi, Gerhard Schröder, pour ne citer qu’elles. Certains cercles d’extrême droite en ont même fait leur formule.

Laquelle est donc devenue avec le temps, on l’aura compris, un vrai fourre-tout. Au point que l’on peut davantage parler d’étiquette que de véritable philosophie. La Troisième voie serait donc le meilleur moyen de se situer en dehors d’une opposition binaire — ce qui est louable en soi —, sans pour autant appartenir à un espace politique clair. Or la politique n’a pas besoin d’opacité.

Il n’est peut-être pas étonnant que des responsables politiques comme Jeremy Corbyn, nouveau leader des travaillistes britanniques (cliquez ici pour lire notre article sur sa conquête du Labour) tentent d’en finir avec ce genre de slogans en trompe-l’œil et essaient de donner un nouveau socle à leur mouvement. Plus de fermeté, plus de solidité idéologique: voilà le pari. La victoire électorale n’est pas pour autant assurée. Mais l’effort est assurément respectable.


  1. Gregor Gysi, Wir brauchen einen dritten Weg. Selbstverständnis und Programm der PDS, Taschenbuch.
  2. Albena Dimitrova, Nous dînerons en français, Éditions Galaade.