Alberto Manguel, une curiosité dantesque

© Charlotte Julie / 2015

© Charlotte Julie / 2015

 

L’écrivain argentin publie De la curiosité, un ouvrage où l’on croise Socrate, Alcidamas, Zénon d’Elée, Maïmonide, Nicole Brossard, Olympe de Gouges, Derek Walcott, Ismaïl Kadaré, Robert Oppenheimer et tant d’autres.

 

William Irigoyen
7 novembre 2015

Premier conseil: ne jamais rappeler à Alberto Manguel que «la curiosité est un vilain défaut». Livre après livre, l’écrivain né en Argentine, écrivant en anglais et maîtrisant parfaitement le français, apporte un démenti formel à ce dicton hexagonal d’une stupidité sans nom. Son dernier essai, De la curiosité 1, en apporte la preuve la plus manifeste et, oserait-on dire, la plus vaste si tant est qu’en littérature on puisse délimiter un horizon. Certes, l’auteur ouvre à nouveau son cabinet de curiosités littéraires, prélude à une glose de près de quatre cents pages, mais il le fait cette fois sous le haut «patronage» de l’illustre Dante Alighieri.

Plus de sept cents ans après sa composition, la Divine Comédie serait-elle aux yeux d’Alberto Manguel le Livre des Livres? «La Divine Comédie toute entière peut être lue comme le cheminement de la curiosité d’un homme.» Mais ce n’est pas, loin s’en faut, la seule raison: «Je suis venu tard à la Divine Comédie, quand j’atteignais la soixantaine, et dès ma première lecture, elle est devenue pour moi ce livre totalement personnel et pourtant infini», écrit-il. La relation intime à l’écrit, la prise de conscience que la littérature n’a aucune limite: voilà donc la double force de la lecture, une «activité» à laquelle Alberto Manguel a incontestablement apporté ses lettres de noblesse.

Si l’écrivain argentin de nationalité et universel par son savoir est, comme il l’affirme au début de son livre «curieux de la curiosité», c’est parce qu’il pose des questions. Parce que l’interrogation est le moteur même de sa glose littéraire, que ses commentaires, ses remarques, ses doutes aussi — ne négligeons jamais leur importance — apportent de l’épaisseur aux œuvres. Et Alberto Manguel de souligner l’importance du «pourquoi» — suivi d’un point d’interrogation qui apparaît au XVIe siècle —, ce «warum?» allemand que, dans les camps de concentration, il était interdit de prononcer, comme l’attestent les écrits de Primo Levi.

 

«LA CURIOSITÉ EST UN MOYEN DE DÉCLARER NOTRE APPARTENANCE À LA FAMILLE HUMAINE»
Alberto Manguel

 

«Comme le sait tout questionneur, les affirmations ont tendance à isoler; les questions, à relier. La curiosité est un moyen de déclarer notre appartenance à la famille humaine », rappelle Alberto Manguel, personnification d’un savoir toujours aussi généreux. Un bon lecteur souligne, propose non pas une interprétation de ce qui le surprend, le déroute mais une matière à réflexion. Il densifie ce qu’il lit, il l’aère, il lui donne du corps. Et une fois ce travail réalisé, il transmet le témoin à son frère lecteur. Ce dernier a tout loisir de s’en emparer ou non, de faire sien ses commentaires ou, encore mieux, ses questions. Celles-ci finiront bien, tôt ou tard, par éclore grâce à d’autres lecteurs. Et voilà comment se crée une société d’honnêtes hommes.

Ne nous étonnons pas de voir que l’époque actuelle est truffée de certitudes: la lecture se raréfie dans le monde global. On ne compte plus les opérations de sensibilisation, les colloques, les séminaires et autres réunions publiques consacrés à cette désaffection littéraire. Pourquoi? Et bien parce «pourquoi», justement, n’est plus la question primordiale. Au lieu de cela, comme le souligne l’auteur «on nous apprend à demander “Combien ça va coûter?” et “Combien de temps ça va prendre?». Le temps et le plaisir ont cédé le pas à l’urgence et à la rentabilité. Le capitalisme est passé par là. Le temps, c’est de l’argent. Réfléchir, c’est appuyer sur la touche «pause», c’est donc mettre un grain de sable dans l’univers productif. S’étonner des difficultés à faire lire les nouvelles générations c’est passer ce constat sous silence.

À ce propos, je me souviens avoir entendu Alberto Manguel — à qui je rendais une énième visite — dire un jour que la seule façon d’amener des enfants à le lecture était de leur faire une promesse: «Dans ma bibliothèque, il y a au moins une page qui a été écrite pour vous. Je ne sais pas où, dans quel livre. C’est à vous de la trouver.» Les enfants repartaient intrigués et curieux après avoir visité la fameuse bibliothèque du maître, espace babélien par excellence qui reste peut-être aujourd’hui la meilleure carte d’identité de l’écrivain.

© William Irigoyen / 2015

© William Irigoyen / 2015

L’on pourrait ajouter à cette remarque une autre, extraite du dernier livre d’Alberto Manguel: «L’une des expériences communes à la plupart des vies de lecteurs est la découverte, tôt ou tard, d’un livre qui mieux que tout autre favorise l’exploration de soi-même et du monde, qui paraît inépuisable en même temps qu’il concentre l’intelligence d’une manière intime et singulière sur les détails les plus minuscules.» Autrement dit: en lisant, je pars à la découverte de moi-même et m’inscris dans l’histoire du monde en tissant un lien avec des textes anciens que, pour tout ou partie, je fais miens.

«La curiosité nous aide à grandir», écrit Alberto Manguel. Donc, la lecture est un bouleversement puisqu’elle nous modifie. En grandissant, nous nous ouvrons, nous étendons notre champ de vision. Ainsi, nous armons-nous pour combattre ceux qui veulent nous empêcher, nous restreindre, nous assigner une place immuable. La lecture est donc aussi un acte politique qui, parfois, peut – et c’est à cette aune que l’on prend conscience de «la conjuration des imbéciles» — nous isoler: depuis la cour de récréation jusqu’à nos sociétés médiatiques où tout ce qui ressemble de près ou de loin à un «intello» est ostracisé.

La lecture est donc un processus lent mais délicieux et infini alors que l’écriture se déploie, par définition, dans un espace limité. Combien de fois n’avons-nous pas entendu un écrivain dire qu’il n’avait pas pu tout dire dans son dernier livre? Le lecteur, lui, n’a pas besoin de cette place. Il ajoute des pages à son propre livre mental, qu’il sait par définition sans limite. «Dans le passage de la pensée à l’expression, beaucoup — énormément — se perd. Il n’y a guère d’exception à cette règle. Écrire un livre, c’est se résigner à l’échec, si honorable que puisse être cet échec», écrit Alberto Manguel.

Puisqu’il est question de place, disons-le franchement. La difficulté avec De la curiosité est de pouvoir l’attraper, en saisir ne serait-ce qu’une infime partie, l’aborder selon ce que, nous autres journalistes, appelons un angle. «De la difficulté d’entrer dans un livre-monde» pourrait constituer le sous-titre un brin drolatique de cette œuvre. Une œuvre, oui, où l’on croisera Socrate, Alcidamas, Zénon d’Elée, Maïmonide, Nicole Brossard, Olympe de Gouges, Derek Walcott, Ismaïl Kadaré, Robert Oppenheimer et tant d’autres. Soyez rassurés, vous qui lisez ces quelques lignes: si certains de ces noms vous sont étrangers, abandonnez-vous à l’ivresse de la découverte et acceptez vos propres limites comme le font tous les bons lecteurs. Contrairement à l’adage soi-disant populaire, la curiosité est un sain défaut.

Avec Alberto Manguel, «la littérature n’est pas “la réponse que nous donne le monde” mais plutôt un trésor de questions plus nombreuses et meilleures». Prenons acte que, tout en grandissant, nous serons toujours plus petit que l’immensité littéraire, que sa vastitude. Cela nous rendra humble. Et faisons nôtres ces propos de l’écrivain argentin: «Je souhaite qu’à ma mort quelqu’un (…) prévienne mes livres que je ne reviendrai plus.»


1 De la curiosité, Actes Sud/Leméac, essai traduit de l’anglais (Canada) par Christine Le Bœuf