«Le marteau sur les églises, le feu à toutes les soutanes!»

 

Anthologie de la subversion, les Écrits libertaires de Joseph Déjacque (1821-1865) passent à la moulinette ces institutions qui assèchent la soif de liberté et cadenassent les esprits.

 

William Irigoyen
6 Juin 2016

Il y a quelques années, à la présentation du journal télévisé d'Arte, j'avais utilisé l'adjectif « anarchique » à propos de la situation chaotique en Irak. Quelques jours plus tard, un téléspectateur me faisait parvenir une lettre de trois pages expliquant, avec force détails et références historiques, que l'absence totale d'ordre n'était pas, mais alors pas du tout un mantra de la pensée libertaire. Piqué au vif, je me promis alors d'accorder davantage d'intérêt à cette pensée politique. D'où ce choix récent de lire Joseph Déjacque (1821-1865).

Ses écrits libertaires sont parus voici quelques semaines. Présentés par Thomas Boudet, enseignant-chercheur en histoire à l'université de Bourgogne, ils montrent l'évolution politique de cet homme arrêté en 1848, « condamné à la déportation et transféré à Cherbourg, au fort du Homet, sur les pontons » et qui, après sa libération, s'exile d'abord à Londres, puis à Jersey (où il se déclare anarchiste) et enfin aux États-Unis. Ce qui frappe dans les pages de ce livre c'est la haine continue de ce que l'auteur nomme « la fécale oligarchie », « les sbires du trône et scribes de l'autel », ou encore, de façon générale, « ces petits potentats ». Tout aussi remarquable est cette soif inextinguible de liberté.

Déjacque dit sa volonté d'unir la cause des prolétaires et celle des femmes, vomit toutes les formes d'exploiteurs, crie son amour de l'égalité. La République « de l'avenir » (et non « celle d'hier » comme il l'écrit) sera, dans son esprit, totalement démocratique et sociale. La loi sera humaine, le peuple sans entrave. L'auteur va jusqu'à rédiger les articles d'une « législation directe » quand le peuple enfin sera souverain. Exemple : « Article 9 : Des Fonctions publiques. — La nomination aux fonctions publiques se fait à l'élection populaire. Le fonctionnaire est toujours et à chaque instant révocable et responsable. » La police ? Elle sera celle du peuple : « Tout le peuple armé, pas d'armée en dehors du peuple, pas même pour le génie, pas même pour la marine. » L'école ? « L'instituteur crée pour l'élève et non plus l'élève crée pour l'instituteur. »

Qu'on lui parle de religion, et Joseph Déjacque s'emporte : « Le clergé, peut-on dire, est l'empoisonneur de la conscience humaine. C'est lui qui, sous forme de prédications, nous verse par doses journalières la nicotine du renoncement aux jouissances de ce monde, aux droits de l'homme et du citoyen. C'est l'auxiliaire le plus à redouter du despotisme, ou plutôt c'est le despotisme lui-même. Les rois et les empereurs n'ont que le manteau de la puissance souveraine. Lui, il en a le sceptre. » Et le penseur de l'absolue liberté d'inciter ses semblables à aller « à la hache dans les confessionnaux ! Le marteau sur les églises ! Le feu à toutes les soutanes ! »

La famille non plus ne trouve grâce à ses yeux. Normal, il faut s'é-man-ci-per. Et le communisme qu'en pense-t-il ? La défiance est la même (« supposant que le communisme fût le partage, ce qui n'est pas vrai puisque c'est tout le contraire »). Les autres anarchistes échapperaient-il à sa vindicte ? Pas tous. Il s'en prend violemment à l'une de ses illustres figures, Pierre-Joseph Proudhon, cet « anarchiste juste-milieu, libéral et non libertaire » (premier emploi connu de ce terme dans la langue française est-il précisé au lecteur). Mais alors, rétorquera-t-on, à force de tout dénigrer, de tout vouloir détruire, Déjacque ne fabrique-t-il pas lui-même son propre isolement ? Si. Et d'ailleurs, Le Libertaire, nom du journal qu'il fonde pour diffuser ses idées n'aura qu'un tirage confidentiel.

Certains verront dans cet homme un simple hurluberlu qui, avec son Humanisphère ou Utopie anarchique comme il qualifiait lui-même un de ses textes ne faisait rien d'autre que de « distraire la galerie ». Je préfère retenir l'énergie immense de Joseph Dejacque qui, à l'évidence, ne transigeait sur rien, glorifiait l'insoumission, la liberté (on ne le fait jamais assez) et, surtout, enrageait de voir que « le développement des idées était toujours en retard sur le développement des appétits ». Je n'ose imaginer ce que dirait l'ancien colleur de papier libertai


Joseph Déjacque, À bas les chefs – Écrits libertaires (1847-1863), La fabrique Éditions.