Le blasphème, une vieille histoire

L’historien Jacques de Saint Victor © DR / 2016

L’historien Jacques de Saint Victor © DR / 2016

 

N’en déplaise à certains contempteurs de la religion musulmane qui dénoncent sa «consubstantielle» barbarie, «le vilain serment», comme on le qualifiait au Moyen Âge, est bien antérieur à l’islam. Un historien français en retrace l’évolution et signe un passionnant manifeste en faveur de la laïcité.

 

William Irigoyen
15 septembre 2016

«On a vengé le prophète Mahomet, on a tué Charlie Hebdo!», s’écrie le 7 janvier 2015 dans les rues du XIe arrondissement de Paris un homme cagoulé, filmé par une caméra amateur. Il s’agit d’un des deux frères Kouachi, duo devenu tristement célèbre pour avoir abattu de sang-froid, ce jour-là, les dessinateurs de l’hebdomadaire satirique français. Les djihadistes entendaient punir par le sang un organe de presse qu’ils ont toujours considéré comme «blasphémateur».

Le terme de blasphème vient d’un mot grec qui fut traduit en latin ecclésiastique par blasphemia. Il désignait chez les Anciens une forme de «blessure», explique dans son dernier essai l’historien du droit et des idées politiques français Jacques de Saint Victor. Depuis des siècles, des juifs, des chrétiens et des musulmans invoquent ce crime pour imposer leur loi en punissant tout ceux qui ne pensent pas comme eux.

Dans la loi hébraïque, il s’agit au départ de remettre dans le droit chemin le blasphémateur qui utilise mal le nom du tout puissant («Tu ne prononceras pas à tort le nom de YHWH ton Dieu, car YHWH ne laisse pas impuni celui qui prononce son nom à tort») ou en parle trop «légèrement». Très vite, le blasphème s’étend à tout acte condamné par le divin comme par exemple le refus de la circoncision, la profanation du sabbat, la trahison, etc.

Quand l’Édit de Thessalonique fait du christianisme la religion officielle de l’Empire romain en 380, les juifs sont à leur tour accusés d’avoir commis le pire des sacrilèges (Saint Jérôme dira même qu’en crucifiant le Christ, ces derniers s’étaient faits les serviteurs de l’impiété). Les païens, quant à eux, sont coupables de ne pas reconnaître le vrai Dieu. Selon Jacques de Saint Victor le blasphème devient l’instrument, et l’enjeu, du combat qu’allaient se livrer entre eux les divers monothéismes.

Les coupables ont beau être clairement pointés du doigt, la définition du mot «blasphème» demeure longtemps floue. Pourtant la chrétienté a bien admis qu’il y avait des degrés de gravité: un juron (blasphème involontaire) n’est pas une «parole qui tue» (blasphème volontaire). Saint Thomas clarifie les choses en rangeant ce «péché» parmi les vices opposés à la foi, avec l’infidélité, l’hérésie, l’apostasie, l’aveuglement spirituel et l’hébétude. Le lecteur non spécialiste apprendra aussi que si le «péché de bouche» reste une matière ecclésiastique, ce n’est pas l’église qui se charge de le réprimer mais la royauté, dès les premiers Capétiens. Cette évolution n’est pas le fruit du hasard. Elle correspond au moment où s’affirme la doctrine du droit divin des rois et que la religion devient un instrument privilégié de l’action monarchique. L’autorité «laïque» se pose ainsi comme la seule protectrice de la religion établie.

PRIVILÈGE DE LA «TERREUR»

Et les têtes couronnées vont rivaliser d’ingéniosité barbare pour punir les contrevenants. Les djihadistes d’aujourd’hui n’ont pas le privilège de l’horreur. Ainsi, en 1619, le libertin Giulio Cesare Vanini, «originaire du royaume de Naples (...) fut condamné par le parlement de Toulouse à avoir la langue coupée puis à être étranglé et brûlé vif pour blasphème, impiété, athéisme, sorcellerie et corruption de mœurs». D’après les témoignages d’époque, l’exécution fut particulièrement sauvage.

L’Église s’offusque de certaines condamnations à mort. Au XVIIe siècle, Montesquieu s’interroge sur l’opportunité de «venger» la divinité. De tels propos sont écoutés, mais ils ne sont pas entendus. Tout change à partir d’une affaire célèbre mettant en scène François-Jean Lefebvre de La Barre. Ce jeune noble français est jugé par le Tribunal d’Abbeville et la Grand-Chambre du Parlement de Paris pour blasphème et sacrilège. Le verdict tombe: le chevalier est condamné à être décapité puis brûlé. La Barre fut livré à un supplice atroce. Son exécution allait susciter une vive émotion à travers l’Europe éclairée. C’est, selon l’auteur, le procès de trop. Conséquence: le 25 septembre 1791, la France révolutionnaire devient la première nation en Europe à abolir expressément le délit de blasphème dans son premier Code pénal.

L’Hexagone n’en a pas pour autant fini avec lui. Et Jacques de Saint Victor de citer l’historien Georges Lefebvre évoquant quelques cas jusqu’en 1793, où l’on aurait encore traduit des individus en justice pour ce motif. En 1822, le gouvernement de la Restauration promulgue une loi sur la presse aggravant la peine de prison ou l’amende contre «quiconque aura outragé ou tourné en dérision la religion de l’état» ou «toute autre religion dont l’établissement est légalement reconnu en France».

Pas davantage la Deuxième République que le Second empire ne vont revenir là-dessus, ces deux régimes conservant un délit d’outrage à la morale religieuse. La Troisième République marque une nouvelle rupture. La loi de 1881 fait la distinction entre les idées (la religion) et les personnes (les croyants). Les idées, auxquelles étaient associées les croyances religieuses, devaient relever du libre débat critique car, autrement, il ne serait plus possible de débattre des idéologies ou des programmes politiques.

LAÏCITÉ N’EST PAS LAÏCISME

Depuis, les blasphémateurs vivraient-ils en France comme des coqs en pâte? Assurément non puisque, en date du 1er juillet 1972, la loi Pleven crée un nouveau délit de «provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence» commise envers des individus «en raison de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée».

N’importe qui peut aujourd’hui invoquer ce texte pour poursuivre les blasphémateurs. Qu’ils soient supposés ou réels. Car en attaquant Moïse, Jésus ou Mahomet, vise-t-on une religion dans son ensemble? Cherche-t-on à lui en substituer une autre? L’auteur rappelle avec justesse que «la laïcité (...) n’est pas le «laïcisme»: elle n’est pas empreinte de religiosité». L’enjeu est donc de constituer le cadre permettant à tous de s’exprimer, le croyant comme celui qui ne croit pas, et qu’on néglige, il est vrai, trop souvent.

Pas étonnant qu’en France, cent onze ans après la loi de 1905, on voit des chrétiens et des musulmans manifester ensemble contre la laïcité. Plus surprenante, en revanche, est cette alliance objective entre des fanatiques religieux et une partie de la gauche extrême qui voit dans la colère de ces derniers la rage des victimes de la mondialisation capitaliste. Entre les lignes, l’ouvrage de Jacques de Saint Victor montre combien la laïcité apparaît plus que jamais en danger dans l’Hexagone.

D’où cette impérieuse nécessité de la défendre et de se faire l’écho de l’auteur selon lequel les opinions religieuses ne sont pas des «opinions» comme les autres. Philosophiquement, ce sont des «croyances», «et la foi, en tant que telle, ne peut se discuter: je crois ou je ne crois pas.» Plus loin: la société libérale laïque est la seule capable d’accompagner les esprits à se libérer eux-mêmes, quand ils le voudront, ou le pourront, de leurs identités closes.

Ce livre rappellera à tous ceux qui l’auraient oublié que la laïcité est un des socles fondamentaux de la France, «République indivisible, laïque, démocratique et sociale», comme le stipule le premier article de la Constitution hexagonale. Remettre ce principe en cause revient de facto à agir en dehors de la loi.

 

Paru dans l’édition de février 2016