Du chaos est né #Trump

 

 

 

Avec #Trump, Stéphane Bussard et Philippe Mottaz signent un essai de référence sur l’OPA virale de Donald Trump sur un pays de 320 millions d'habitants, soudainement incapable, après l’étoile Obama, de «générer une relève politique».

 

Fabio Lo Verso
10 octobre 2016

Comment a-t-il ensorcelé les millions d’Américains qui lui ont longtemps nié leur confiance dans la course à la Maison-Blanche? Depuis trente ans, Donald Trump se prépare à accéder à la fonction suprême, mais il s’est souvent arrêté au seuil des primaires. C’était avant que le milliardaire new-yorkais opère une mutation virtuelle en créant son puissant avatar numérique. Trump est désormais #Trump, ou hashtag Trump, une marque immatérielle qui canalise les forces démagogiques à l’œuvre aux États-Unis. Voilà donc qui aurait provoqué le déclic — et une marée de clics — auprès des 14 millions de personnes qui lui ont donné «l’investiture d’un parti dont il n’était pas même un élu».

Stéphane Bussard et Philippe Mottaz racontent comment ce pur produit de l’Amérique bling-bling, l’homme aux boutons de manchettes en or à ses initiales, a déjoué les pronostics en appuyant sa campagne sur les réseaux sociaux. Le premier est correspondant du quotidien Le Temps à New York depuis 2011, le second, ancien directeur de l’information de la Télévision suisse romande, a couvert toutes les élections présidentielles de Jimmy Carter à Barack Obama. Selon eux, Trump est l’auteur d’un rapt viral dans un pays de 320 millions d’habitants, soudainement incapable, après l’étoile Obama, de «générer une relève politique».

Au-delà du récit des primaires républicaines et démocrates, de la résistible ascension de «l’homme qui monte sa coiffure comme un pâtissier une pièce élaborée», cet essai de 222 pages — paru en septembre aux éditions genevoises Slatkine — dévoile les traits tirés d’une nation déboussolée, en proie à des maux qui paraissent incurables, l’accroissement massif des inégalités économiques et sociales, la haine de Washington et de l’establishment, la sempiternelle question raciale, la violence endémique et le cynisme des élites. Les exemples sont légion, analysés à l’aide d’études universitaires et de recherches pointues, qui donnent à ce livre l’épaisseur d’un essai de référence.

Les co-auteurs ne ratent aucune des contradictions d’un système devenu absurde. La dernière illustration a eu lieu en pleines primaires: «Trump a dû se résigner à licencier son chef de campagne après qu’on été révélés, vidéos à l’appui, ses comportements d’une rare violence à l’encontre de certains journalistes qui couvraient son candidat et la posture agressive face aux opposants qui manifestaient lors des meetings. Quelques jours à peine après son licenciement, il était engagé comme commentateur par CNN. La chaîne, ravie de son coup, expliqua qu’elle aurait ainsi une compréhension nouvelle de la campagne du candidat Trump!»

Le Yes we can de Barack Obama n’avait qu’un but: offrir un contraste saisissant avec l’atmosphère lourde de la fin du deuxième mandat de George W. Bush. Il y avait eu les attaques du 11 septembre 2001, la guerre en Irak, la torture à Abu Ghraib, à Guantanamo... Des événements funestes qui ajoutent aux racines de cette sourde colère qui s’est emparée des Américains et qui rend obsolètes les grilles de lecture traditionnelles derrière lesquelles les élites se rassurent. Embastillé voire paralysé par la majorité républicaine au Congrès, Barack Obama a échoué à pacifier la nation. De ce chaos est né #Trump.

 

Recension parue dans l’édition d'octobre 2016