Noam Chomsky, drôle de créature libertaire

Noam Chomsky vu par © Alberto Campi / 2014

Noam Chomsky vu par © Alberto Campi / 2014

 

Quelle sorte de créatures sommes-nous?, dernier essai du célèbre linguiste et professeur émérite au Massachusetts Institute of Technology, vient de paraître. Si le livre ne traite pas spécifiquement de ce thème, il interroge toutefois, sur quelques pages, les liens entre anarchisme, libéralisme et libertarianisme. 

 

William Irigoyen
17 avril 2016

Il y a quelque chose d'irritant lorsqu'on évoque le nom de Noam Chomsky en présence de certains compagnons de route de la gauche dite radicale. L'instant d'avant, vous entendiez ces derniers vitupérer contre les innombrables injustices du monde capitalistique. Soudain, les voici devenir tout miel. Comme si, à la seule évocation de ce patronyme, ils avaient été touchés par la grâce. N'est-ce pas un contresens que de totémiser ainsi l'intellectuel américain, lui qui n'a cessé de défendre avec vigueur la liberté, donc l'émancipation individuelle?

La preuve avec son dernier essai qui regroupe des cours donnés à l'université de Columbia, à New York, en linguistique, en sciences cognitives et en philosophie politique. Ce livre comporte quatre chapitres, chacun portant en titre une question que l'on pourrait tout à fait voir inscrite à une examen de philosophie: Qu'est-ce que le langage? Que pouvons-nous connaître? À quel point les mystères de la nature sont-ils insondables? Qu'est-ce que le bien commun?

Arrêtons-nous sur cette dernière interrogation. Elle offre matière à réflexion en ces temps où des hommes et des femmes, mus par une volonté alternative de faire de la politique, investissent des places emblématiques et se mettent à rêver à nouveau d'action collective, de démocratie directe, de rupture avec l'oligarchie omnipotente... Ces citoyens avides de «liberté» peuvent-ils, pour autant, être qualifiés, comme certains le font, de «libertaires»? Ces deux termes seraient-ils d'ailleurs cousins? Enfin, y aurait-il une continuité historique entre certains aspects du libéralisme et de l'anarchisme?

Noam Chomsky écrit: «Le libéralisme classique s'est échoué sur les hauts-fonds du capitalisme, mais l'humanisme dont il était porteur n'est pas mort pour autant. Au cours de la période moderne, ses idéaux ont été reformulés de diverses façons. J'ai par exemple en tête cet important penseur politique du XXe siècle qui a mis en évidence «une tendance distincte dans le développement de l'humanité [qui] lutte pour le développement sans entraves dans la vie de toutes les forces intellectuelles et sociales». Ces propos sont ceux de l'influent intellectuel et militant anarchiste Rudolf Rocker.» Et l'auteur de conclure: «Ainsi envisagé, l'anarchisme est l'héritier du libéralisme classique, issu des Lumières.»

Peut-on en conclure que le premier serait la version «aboutie» du second? La question n'est pas posée dans le livre. En revanche, le béotien en culture anarchiste — l'auteur de ces lignes se range très volontiers parmi ceux-là — trouvera passionnante la poursuite du décodage de cette philosophie en particulier quand Noam Chomsky s'attaque, au détour d'une phrase, à un célèbre credo libertaire: «Un des slogans classiques de l'anarchisme est ni Dieu ni maître, repris par Daniel Guérin pour intituler sa précieuse anthologie de textes anarchistes. Je crois qu'il convient d'interpréter la mention «ni dieu» comme Rocker le faisait: il s'agit d'un refus de la tutelle de l'Église et du clergé, et non des croyances personnelles, qui constituent une question distincte.»

Plus loin, le linguiste s'interroge sur un courant de pensée encore essentiellement américain — peut-être fera-t-il un jour de nombreux émules en Europe et ailleurs?: le libertarianisme, que d'aucuns voudraient assimiler à une forme d'anarchisme. Ce à quoi Noam Chomsky répond: «Le libertarianisme à l'américaine se distingue nettement de la tradition libertaire, car il accepte, voire promeut la subordination des travailleurs aux maîtres de l'économie ainsi que la soumission de tous à la stricte discipline du marché et à sa logique destructrice.» Fermez le ban.

L'auteur ne recule pas devant les obstacles. Quelques pages plus loin, il s'intéresse à la notion centrale et néanmoins épineuse de l'État: «Aujourd'hui, les anarchistes (…) en appellent souvent à la puissance de l'État pour assurer la protection des personnes, de la société et de la Terre elle-même contre les ravages d'un capital privé très concentré. (…) Il n'y a là aucune contradiction. (…) Quiconque est animé d'un minimum de compassion devrait souhaiter que tous les moyens disponibles soient mis en œuvre pour améliorer la sécurité et le bien-être de ces personnes et de ces collectivités, et ce, même si son objectif à long terme consiste à en finir avec l'État et à bâtir un ordre meilleur.»

Et voilà comment, le temps d'un livre, les clichés et certitudes que l'humble rédacteur de cette chronique avait jusqu'à alors sur le mouvement libertaire, sont d'un seul coup ébranlés. Bien sûr, les propos de Chomsky n'engagent que lui-même. Et il y a fort à parier que les lignes qui précèdent seront remises en cause par certains ou même vouées aux gémonies par d'autres. Il ne s'agit pas ici d'accorder une confiance aveugle à «l'Évangile selon Saint Noam ». Non, simplement porter à la connaissance des esprits curieux et ouverts que l'anarchisme est certainement bien plus complexe qu'il n'y paraît. La lecture des auteurs se réclamant de cette philosophie politique n'en redevient que plus passionnante par les temps qui courent.

 
William Irigoyen