«La Communauté», ou l’histoire d’une ghettoïsation à la française

la gare de la ville de trappes, à 40 minutes de Paris-Montparnasse. @ Wikipedia / 2017

la gare de la ville de trappes, à 40 minutes de Paris-Montparnasse. @ Wikipedia / 2017

 

Dans La Communauté, livre-événement de la rentrée littéraire de janvier, les journalistes du Monde Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin racontent en immersion l’histoire de la ville de Trappes, banlieue défavorisée près de Paris, où ont grandi les acteurs Jamel Debbouze et Omar Sy, et où Daech recrute des jihadistes. Entretien avec Raphaëlle Bacqué.

 

Adeline Percept
Correspondante à Paris

25 janvier 2018 — «La Communauté» est une historiographie haletante de la ville de Trappes. Comment est née l’idée? Pourquoi était-il important de s’intéresser à l’histoire de cette banlieue?
Raphaëlle Bacqué: Avec Ariane Chemin, nous essayons toujours d’écrire des livres qui racontent un bout de notre époque. Nous cherchions une idée qui permette de revenir sur les sujets qui déchirent aujourd’hui la société française: l’intégration des immigrés, la mixité sociale, la laïcité et le terrorisme. L’excellent livre de David Thompson, Les Revenants, racontait qu’à Rakka, les Trappistes, comme on appelle les habitants de Trappes, fournissaient les plus gros contingents de jihadistes français. Nous savions aussi que c’était la ville de Jamel Debbouze et d’Omar Sy, ces figures très populaires du pays. En racontant cette ville, ses réussites spectaculaires et ses catastrophes, nous pouvions essayer de comprendre la construction des ghettos français, et le parcours des enfants de l’immigration.
 
Vous reprenez plusieurs fois dans votre livre une expression de Jamel Debbouze: «Trappes, c’est de l’autre côté du monde»...
Tout près de Paris, à 40 minutes de la gare Montparnasse, Trappes est vraiment un autre monde, comme une enclave, derrière la barrière du boulevard périphérique. À 22h15, il n’y a plus de transports en commun. Quand les jeunes de Trappes veulent aller voir un concert à Paris, ils ratent souvent le dernier train. Et ils passent la nuit à errer dans la capitale jusqu’au train de 5h00 du matin. Plus encore, il existe une distance psychologique vis-à-vis de Paris. La plupart des jeunes trappistes n’y vont pas. La ville vit sur elle-même.

Ariane Chemin et Raphaëlle Bacqué. © DR

Ariane Chemin et Raphaëlle Bacqué. © DR

Pourriez-vous expliquer cette phrase tirée de la quatrième de couverture: Trappes est «attachante comme une famille, et redoutable comme un clan»?
C’est la force chaleureuse d’une ville où tout le monde se connaît; on est comme dans un cocon. Mais il y a aussi une forme de contrôle, pour des raisons culturelles et religieuses. Lorsqu’on vit à Trappes, on n’a pas la même liberté que lorsqu’on vit à Paris. Tous les mots doivent être pesés. Jamel Debbouze et Omar Sy ne disent d’ailleurs jamais un mot plus haut que l’autre sur leur ville d’origine. Trappes est à fleur de peau, elle ne veut pas qu’on parle d’elle à l’extérieur.
 
Vous décrivez le parcours de Jamel Debbouze et d’Omar Sy. Ont-ils accepté de répondre à vos interviews?
Non, parce que justement, ils ne veulent pas parler de leur ville. Ils ont reconstruit leur propre récit d’un passé légendaire à Trappes. Mais ils en sont partis il y a vingt ans. Comme si, pour réussir, il fallait en partir... Ils ne se sentent plus la légitimité d’en parler.
 
Jamel Debbouze, Omar Sy, Nicolas Anelka: comment expliquer que dans cette génération-là, il était encore possible de s’en sortir en étant issu de la ville de Trappes?

Je vois trois raisons. D’abord, ils sont tous nés entre 1975 et 1978. Ils ont vécu à Trappes à une période où la mixité sociale était beaucoup plus importante que maintenant. Les communistes de l’époque avaient bien accueillis ces ouvriers que les industries automobiles étaient allées recruter au Maroc ou en Algérie. Dans les immeubles, il y avait les «franco-français», comme on dit à Trappes, les Marocains, les Algériens, les Portugais...

La mixité sociale existait dans les écoles et au lycée. Ils sont aussi l’une des réussites éclatantes du communisme municipal, celui qui encadre les jeunes dans les colonies de vacances ou les associations sportives et culturelles. Jamel Debbouze est un cancre, mais il peut épanouir son formidable talent au club d’improvisation théâtrale. Nicolas Anelka est mauvais élève, mais il est inscrit à L’étoile rouge, le club de foot de la ville. Le rappeur La Fouine et tous ses frères et sœurs apprennent la musique au conservatoire gratuit.

Enfin, il est plus facile de réussir, lorsqu’on a ni diplôme ni code, à plusieurs. Et cette solidarité a beaucoup compté: Jamel Debbouze a aidé Omar Sy à entrer à Canal Plus, il a fourni des petits jobs à de nombreux gosses de Trappes. Jamel et Omar soutiendront ensuite toujours Nicolas Anelka, même après la désastreuse coupe du monde en Afrique du sud et la «grève» de l’équipe de France...
 
Il y a un tournant dans votre livre, c’est lorsque vous racontez l’arrivée à Trappes, au début des années 1990, des tablighis, les prédicateurs radicaux, puis des membres du Groupe islamique armé. Aujourd’hui, des dizaines de jihadistes sont originaires de Trappes. C'est comme si l’encadrement social de la mairie communiste avait laissé la place à un tout autre cadre social.
Aujourd’hui, ce qui a disparu, d’abord, c’est la mixité sociale. Il n’y en a plus. Au lycée, il n’y a plus que des enfants de familles pauvres. Les Blancs et la petite bourgeoisie sont partis. Les vieilles familles ouvrières communistes ont acheté des pavillons dans la ville d’à côté. Sur ce, le déclin économique a mis les pères au chômage. À Trappes, des dizaines de jeunes gens plongent alors dans l’héroïne.

Dans les années 1990,  les premiers prédicateurs tablighis arriveront sur ce terreau, chômage et drogue. Et peu à peu, l’encadrement des religieux a remplacé l’encadrement social des communistes. Comme les médias, la plupart des élus et des professeurs locaux ne voient pas arriver ce retour du religieux, qui est le grand phénomène de ce début de XXIe siècle. À Trappes, où beaucoup de jeunes ne savent plus choisir entre le pays idéalisé de leurs parents et la France qui ne leur offre souvent ni travail ni reconnaissance, une nouvelle identité plus fédératrice vient s’imposer: «Je suis Musulman».  
 
Vous racontez aussi la radicalisation de certains jeunes de Trappes en prison à la fin des années 1990. Vingt ans plus tard, les autorités en sont toujours à se demander comment éviter la radicalisation en prison.  
Ces transformations se sont déroulées à bas bruit. Les ravages de la drogue en banlieue sont presque ignorés. Les politiques de la ville s’attachent essentiellement à gommer les aspects les plus visibles des ghettos: on détruit les tours et on repeint les immeubles. On améliore le décor en quelque sorte. Trappes est ainsi devenue une ville avec de petits immeubles dans un cadre verdoyant. Mais ce qui se passait dans les intérieurs des appartements n’a pas changé.
 
Le phénomène du jihadisme est très présent dans la ville. Qui s’attèle à contrecarrer ce problème?
Ce sont d’abord les parents et surtout les profs qui se sont engagés, ces dernières années, après avoir vu plusieurs de leurs élèves avoir un frère, un cousin partis au jihad. Ils ont alors organisé des réunions d’information, beaucoup de pédagogie à l’école. Mais ils se sentent seuls. C’est un sujet qui reste tabou. Nous-mêmes avons mis beaucoup de temps à établir la comptabilité exacte des départs en Syrie. C’est comme si la mairie, la police, les services de renseignement ne se communiquaient pas les informations. Nous avons fini par établir que 67 jeunes de Trappes avaient rejoint l’état islamique, sur une population de 32 000 habitants: un record européen.
 
Quel est le discours des pouvoirs publics sur les solutions à apporter? La mixité sociale est-elle un enjeu sur lequel se penchent les politiques?

Logements, écoles, comment remettre de la mixité sociale partout? Comment aider les femmes? Pour l’heure, les élus tentent d’améliorer le quotidien sans pouvoir embrasser globalement le sujet. Le maire achève la rénovation de la ville, l’ancien député Benoît Hamon voudrait refaire un café pour les jeunes, où se rencontreraient jeunes femmes et jeunes garçons notamment. Mais il faudrait un engagement d’ampleur. Or jusqu’ici, Emmanuel Macron n’évoque qu’avec prudence la banlieue et presque uniquement sous l’angle économique: développons les emplois des jeunes et les difficultés se résoudront d’elles-mêmes. Ce serait déjà un grand progrès, mais j’ai bien peur que cela ne soit pas suffisant.

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