La connaissance, cet «invisible caché dans le vu»

 
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Luisa Ballin

27 septembre 2017 — «L’empire du savoir a largué les amarres. Il vogue vers les mystères de la nuit.» Cette citation du philosophe suisse et latino-américain Manuel de Diéguez, Edgar Nahoum, devenu Edgar Morin dans la résistance, la fait figurer en prélude de son dernier ouvrage Connaissance, ignorance, mystère (Fayard, 2017). Le sociologue français, né à Paris en 1921, continue de faire preuve d’un vorace appétit intellectuel décryptant la complexité du réel, «l’invisible caché dans le vu». «Tout ce qui est évident, tout ce qui est connu devient étonnement et mystère», écrit-il.

Edgar Morin évoque la collaboration du monde extérieur et de l’esprit de l’être humain pour construire la réalité. À 86 ans portés avec malice, il décrit «notre univers qui est un jeu multiple d’ordre et de désordre», mettant en exergue la connaissance ignorante. «Y a-t-il pour nous humains du XXIe siècle, une voie pour détecter les connaissances essentielles et les relier ensuite, afin de traiter les problèmes fondamentaux et globaux?» L’enseignement que l’on nous inculque nous apprend à séparer les connaissances, non à les relier. Visionnaire, le sociologue élabore, depuis trente ans, une méthode pour articuler les savoirs les uns aux autres et les rendre complémentaires.

S’il convoque la science, ce penseur transdisciplinaire note qu’elle est ignorante des cécités que produisent la disjonction de ce qui est inséparable, le cerveau et l’esprit, l’Homme et la Nature. «Ne voyant et ne claironnant que ses bienfaits, elle est aveugle, sauf chez quelques-uns, sur les énormes dangers éthiques et politiques qu’ont provoqués ses développements physiques (arme nucléaire et autres de mort massive) et biologiques (danger de manipulation cérébrale et de manipulation génétique). Il y a un trou noir au sein de l’activité et de l’esprit des scientifiques

Edgar Morin revisite le mystère de la vie, car, plus on voit ce qu’il y a de rationnel, plus il faut voir aussi ce qui échappe à la raison. Qu’est-ce que vivre? Pourquoi vit-on? Mais dès que la question est posée, l’évidence devient énigme et mystère. Son message: le seul sens de la vie, dont on ne peut trouver le sens, est dans sa finalité, vivre pour vivre. Intellectuel engagé, Morin rappelle qu’illusions et aveuglements ont souvent conduit le destin des peuples. Et que les êtres révèlent soit le meilleur soit le pire d’eux-mêmes en période de crise, de conflit, de désastre.

«Notre réalité humaine produit des mythes, des dieux, des idéologies que nous dotons d’une réalité supérieure à la nôtre, voire, pour les dieux, d’une réalité suprême, bien que produite par nos esprits. La réalité de nos mythes, de nos dieux, de nos idées demeure dépendante des communautés d’esprits qui les nourrissent», analyse l’essayiste français. «Aussi, des dieux meurent, des mythes se dissolvent, des idées passent: leur réalité, absolue pour le croyant, disparaît avec le croyant mais elle a été absolue dans la foi. Ce qui est vrai des dieux est vrai des idées, notamment des grandes idéologies dotées d’une réalité supérieure suscitant une foi ardente: le communisme a été en fait une religion de salut terrestre, qui comme toute grande religion a produit des héros, des martyres et des bourreaux

Le mystère de la connaissance est aussi celui de l’ignorance.

 
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