Ces Français que l’on accuse de mal voter

Anne Nivat est reporter de guerre et écrivain. Après avoir été en poste à Moscou puis sillonné la Tchétchénie, la journaliste, qui vit chez l’habitant lors de ses reportages pour être au plus près de son sujet, a plongé au cœur de cinq villes de l’Hexagone et une cité corse: Evreux, Laon, Laval, Montluçon, Lons-le-Saunier et Ajaccio pour décrire Dans quelle France on vit, publié en mars dernier.

 

Luisa Ballin
2 mai 2017

Lorsque le président français François Hollande a eu ces mots, le 16 novembre 2015, devant les parlementaires en Congrès à Versailles, «La France est en guerre!», Anne Nivat s’est sentie heurtée. «J’ai compris qu’il exprimait l’indicible, une manière de communier face aux attaques. Nombreux furent ceux qui allaient répéter ensuite cette antienne, faute de trouver autre chose à dire.» Et cette autre chose à dire, Anne Nivat a voulu l’entendre de la bouche de celles et ceux à qui les médias donnent rarement la parole. Des Françaises et des Français, de souche ou issus de différentes migrations qui constituent le peuple de France et que l’on accuse parfois de mal voter.

Cette France, sous «état d’urgence» après la série d’attaques terroristes qui l’ont meurtrie, la journaliste, fine connaisseuse de l’Afghanistan, du Pakistan, de la Syrie, de l’Irak, des ex-républiques soviétiques et de la Russie, l’a arpentée. Elle a partagé des instants de la vie d’hommes et de femmes qui subissent de plein fouet les effets collatéraux de la mondialisation de l’économie: chômage, diminution du pouvoir d’achat, paupérisation, pertes de repaires, insécurité ou questionnement sur une identité ici forte ou là fragile. «En temps de guerre, l’espérance est la paix. Mais quand la paix règne depuis longtemps, où trouver l’espérance?», écrit-elle.

Une constante se dégage de cette radiographie d’un pays en crise: les Français souffrent. Des petites gens au PDG du groupe Actual, les interlocuteurs de la reporter acceptent de narrer leurs angoisses face à un avenir qu’ils peinent à imaginer radieux, à la veille d’une élection présidentielle désopilante. La «Malfrance» sévit sur le continent comme sur l’Ile de Beauté, où trois racismes, anti-musulman, anti-corse et anti-français, font craindre le pire. La France a mal à son identité. Une partie de ses citoyens connaissent le déclassement dans le travail, la dépression, l’abandon et pour beaucoup la «peur de l’autre». Attisée par un besoin de spiritualité pour les uns, le retour à la religion pour d’autres, le rejet de l’islam chez certains ou une laïcité revendiquée.

Les témoignages sont poignants, éclairants, stupéfiants. Ils révèlent une France appauvrie et nombreux sont ceux qui craignant une guerre civile. «Aujourd’hui, la société est devenue psychopathe... Plus personne n’a de cadre, ni même d’identité, tout est instable. Plus personne n’envoie du rêve! Mes patients recherchent l’anesthésie», confie Marilyne. «Putain, mais envoyez-nous du rêve quoi!» clame cette infirmière pédopsychiatrique «qui observe et écoute tout autant les parents de ces gamins livrés à eux-mêmes, qui ont tous assisté à des bagarres familiales (ou les ont subies) et ont souffert de l’alcoolisme de leurs proches», note Anne Nivat dans cet ouvrage sans fard qui parle aussi d’espoir.