«Le dernier penalty», histoires de ballon rond et de folie nationaliste

 

Au moment où les «nations européennes» se disputent le titre de champion d’Europe, le dernier essai de Gigi Riva, journaliste et écrivain italien qui, pour la petite histoire, porte le même patronyme qu'un joueur de la mythique Squadra Azzura, pose une question centrale: la Yougoslavie serait-elle toujours vivante si elle avait remporté la Coupe du monde en Italie en 1990?

 

William Irigoyen
4 juillet 2016

Footballistiquement — j'insiste sur ce néologisme adverbial — le Pays de Galles a donc survécu au Brexit. Pour le moment en tout cas, puisque les Dragons rouge et vert, sous la direction du sélectionneur Chris Coleman, sont toujours en course pour l'Euro 2016 de football. Les autres «frères» de l'ancien «Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande» ont disparu les uns après les autres au fil de la compétition: l'Angleterre (quelle annus horibilis décidément pour la «Perfide Albion»!), l'Irlande du Nord et l'Eire. Il ne manquait finalement que l'Écosse cette année pour que la «famille» soit au grand complet.

Il est curieux de voir que le football, comme le rugby depuis longtemps d'ailleurs, s'affranchissent des notions de «pays». Dans ce quatuor, seule la République d'Irlande est indépendante. Les Gallois, les catholiques et protestants d'Ulster ainsi que leurs «cousins» d'Écosse ne peuvent en dire autant, même si certains ne pensent qu'à cela en ce moment (à commencer par Nicola Sturgeon, Première ministre d'Écosse). Alors pourquoi le sport peut-il sans vergogne mettre en scène des «pays» qui — on peut s'en attrister ou s'en réjouir, c'est selon — ne le sont pas en vertu des traités internationaux? Et bien tout simplement parce qu'il a su inventer l'expression de «Nation de...»: nation de football, nation de rugby.

Si l'on admet ce principe, nous devrions donc un jour ou l'autre avoir également une nation corse de football, une nation basque ou catalane de rugby... Les Sardes, les Bretons, les Bavarois, les Saxons et autres peuples constitutifs de cette chère et vieille Europe peuvent donc rêver d'un avenir — prochain? — en rond ou en ovale, selon la forme du ballon utilisé lors de ces compétitions internationales. Remarquons toutefois que si ces indépendances se passent dans le calme, l'humanité ne s'en portera que mieux, bien mieux que lorsque le séparatisme se fait dans le sang et les larmes, comme ce fut le cas dans l'ex-Yougoslavie, au début des années nonante.

Un livre absolument passionnant raconte cet épisode tragique. Il est signé Gigi Riva. Les mémorialistes du football se souviendront que Luigi Riva, ancien international italien évoluant dans l'équipe de Cagliari (tiens, un Sarde!) était surnommé «Gigi». Celui dont il est question ici — son homonyme donc — est quant à lui journaliste et écrivain de son état.

Dans son dernier essai*, l'auteur se demande si la Yougoslavie serait toujours vivante si elle avait remporté la Coupe du monde en Italie en 1990: «Toutes les républiques sont en délire. Les auteurs de l'exploit défilent dans leur patrie entre des haies de foules qui les acclament. En brandissant la coupe, ils refont le trajet des funérailles de Tito et déclenchent une vague de yougo-nostalgie. Les nationalistes se rendent compte qu'ils ne sont pas en mesure de contrecarrer une telle émotion populaire. Ils remettent leurs plans de guerre dans le tiroir. Et tous vécurent heureux. »

Seulement voilà, et c'est d'ailleurs le principe même de l'uchronie – réécrire l'Histoire à partir de la modification d'un événement passé - les choses ne se sont pas déroulées ainsi. Car sur la route de la Yougoslavie, il y a eu l'Argentine qui s'est qualifiée lors d'une séance mémorable de pénaltys. Le gardien de but Tomislav Ivkovic s'est singularisé en arrêtant un tir du célèbre Diego Maradona. Faruk Hadzibegic s'est lui aussi illustré... mais en échouant, quant à lui, devant les cages de Sergio Goycochea.

Pour ceux qui, à l'instar de l'auteur de ces lignes, ne le connaissaient pas, Hadzibegic est bosniaque. Il est « né le 7 octobre 1957 dans une Sarajevo qui était une promesse de bonheur. La ville, établie sur le seuil de fracture entre différentes aires d'influence, suspendue entre Orient et Occident, entre islam, orthodoxie et catholicisme, est mentionnée dans les livres d'histoire pour l'attentat de Gavrilo Princip, dix-neuf ans, contre l'archiduc Ferdinand et sa femme Sofia, qui servit de prétexte au déclenchement de la Première Guerre mondiale. » A l'âge de neuf ans, il est intégré dans le club de formation de la ville. S'ensuit une carrière qui l'emmènera jusqu'à Sochaux, en France, ville qui lui servira notamment d'abri au moment où sa patrie implosera.

Des prémisses à cette décomposition violente il y en eut. Y compris dans les stades comme en ce 13 mai 1990 lorsque le Dinamo Zagreb affronte l'Étoile rouge de Belgrade: le premier «est l'équipe par excellence de l'orgueil croate, à tel point qu'il fut autorisé, même sous le titisme, à faire figurer le damier du drapeau croate dans ses armoiries. Sa forte rivalité avec l'Étoile rouge de Belgrade contribuera de manière décisive à la radicalisation des spectateurs de leurs virages respectifs, et à leur engagement dans les batailles de Slavonie (...). L'Étoile rouge fut fondée par les étudiants de Belgrade et par ce qui restait en 1945 de la bourgeoisie de la ville. Elle se transforma peu à peu en club de la police.»

La suite, politique, on la connaît: la diplomatie allemande — via son ministre des Affaires étrangères de l'époque, Hans-Dietrich Genscher — pousse à la sécession de la Slovénie et de la Croatie. Les guerres vont alors se succéder dans cette Yougoslavie née en 1918 sur les décombres de l'empire austro-hongrois, jusqu'à ce que les accords de Dayton en 1995 viennent faire taire les armes. Le lecteur de Gigi Riva vit tout cela de l'intérieur avec des joueurs qui deviendront à leur tour victimes des différentes forces centrifuges du nationalisme: «Les Bosniaques (…) restent presque toujours à part, 'non par ostracisme envers les autres mais parce qu'on est bien entre nous, on se charrie, on a des façons spéciales de rire pour dédramatiser.' Même les Serbes restent entre eux. Même les Croates ? Si on prenait une photo du stage, l'équipe nationale serait divisée en une multitude de tribus.»

Gigi Riva précise dans son livre que, la même année, en 1990, l'équipe de Yougoslavie de basket-ball, cette fois, devient championne du monde. Les bons résultats sportifs de cette «dream team» ne changeront rien au destin du pays. Quant à Hadzibegic il raccrochera ses crampons lors d'une conférence de presse dont le récit serre la gorge, grâce à la plume alerte de l'auteur. Lequel rappelle: «Dans les Balkans, dire que le sport est comme la guerre n'est pas une métaphore. La guerre est la continuation du sport par d'autres moyens.» Puissent ces mots ne plus jamais être d'actualité. En ex-Yougoslavie ou ailleurs.


* Gigi Riva, Le dernier penalty. Histoire de football et de guerre, traduit de l’italien par Martine Segonds-Bauder, Seuil.

 
William Irigoyen